Imaginez un instant : plus de 70 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre proviennent directement ou indirectement des activités urbaines. Les villes, véritables moteurs de l’économie mondiale avec environ 80 % du PIB planétaire, sont aussi les plus gros consommateurs de ressources et producteurs de déchets. Face à l’urgence climatique, une question cruciale se pose : comment rendre ces « vampires splendides » – comme les appelle si justement Jacob Bro – compatibles avec une planète viable ? C’est précisément sur ce terrain que se positionne le fonds européen 2150 avec une nouvelle levée spectaculaire.
En janvier 2026, la firme de venture capital danoise 2150 a annoncé la clôture de son deuxième fonds à 210 millions d’euros. Ce montant porte son actif total sous gestion à 500 millions d’euros seulement quelques années après sa création. Mais au-delà des chiffres impressionnants, c’est la stratégie très ciblée et la vision long terme qui retiennent l’attention des entrepreneurs tech et des investisseurs attentifs aux tendances de demain.
Pourquoi les villes sont-elles la clé de la lutte climatique ?
Les métropoles concentrent à la fois les problèmes et les solutions. Elles attirent les talents, génèrent de la richesse, innovent sans cesse… mais elles consomment énormément d’énergie, produisent des quantités astronomiques de CO₂ et dépendent fortement de chaînes d’approvisionnement fragiles. Jacob Bro, co-fondateur du fonds, résume parfaitement cette dualité :
« La ville est une sorte de magnifique calmar vampire qui aspire toutes les ressources. Elles concentrent toute la prospérité mondiale – 80 % du PIB – mais aussi 70 % des émissions et tous les autres impacts négatifs de la vie moderne. »
– Jacob Bro, co-fondateur et partner chez 2150
Cette prise de conscience n’est pas nouvelle, mais 2150 a choisi de la transformer en thèse d’investissement claire et opérationnelle. Au lieu de se disperser sur l’ensemble du spectre climate tech, le fonds se concentre exclusivement sur les goulots d’étranglement et les opportunités systémiques des environnements urbains.
Une stratégie d’investissement très ciblée
Contrairement à de nombreux fonds climate qui investissent dans des domaines très variés (agriculture, énergie renouvelable offshore, captage direct…), 2150 part toujours du diagnostic urbain pour identifier les technologies les plus impactantes. L’approche se résume en trois axes principaux :
- Les flux de matières et d’énergie qui alimentent la ville (construction, industrie lourde, logistique)
- Les infrastructures critiques (data centers, réseaux énergétiques, chaleur industrielle)
- Les solutions d’automatisation et de productivité face au déclin démographique européen
Le fonds privilégie majoritairement des tickets en Series A d’environ 5 à 6 millions d’euros, avec une réserve importante (50 % du véhicule) dédiée aux réinvestissements dans les meilleures performances. Objectif affiché : accompagner une vingtaine de sociétés sur ce deuxième fonds.
Les premiers paris du Fund II
Sept investissements ont déjà été réalisés depuis la clôture, dont quatre dévoilés publiquement :
- AtmosZero – pompes à chaleur industrielles révolutionnaires
- GetMobil – recyclage intelligent des déchets électroniques
- Metycle – marketplace B2B pour métaux recyclés et ferraille
- MissionZero – technologie de captage direct du CO₂ dans l’air
Trois autres sociétés restent pour l’instant confidentielles, signe que le fonds soigne particulièrement sa communication et protège la valeur stratégique de ses deal-flow les plus prometteurs.
L’angle IA & automatisation : bien plus qu’une mode
Si l’explosion de l’intelligence artificielle depuis 2023 a créé une demande énergétique colossale (data centers en tête), 2150 voit dans cette vague une opportunité systémique bien plus large. Christian Hernandez, l’autre co-fondateur, pointe du doigt le défi démographique majeur que traverse l’Europe :
« L’Europe devrait perdre 100 millions d’habitants d’ici 2040 à cause du vieillissement. Aux Pays-Bas, 50 % de la population a déjà plus de 50 ans. Comment maintenir la productivité, générer du PIB et financer les retraites sans une automatisation industrielle massive ? »
– Christian Hernandez, co-fondateur et partner chez 2150
Pour le fonds, l’IA n’est pas seulement un sujet de consommation électrique à verdir ; c’est aussi (et surtout) un levier de résilience économique pour des sociétés vieillissantes. Les data centers plus efficaces, les usines automatisées, les supply chains optimisées deviennent alors des priorités stratégiques à fort impact climatique indirect.
Impact mesurable : déjà 1 mégatonne de CO₂ évitée
En seulement quatre ans d’existence, le portefeuille de 2150 aurait permis d’éviter l’émission d’un mégatonne de CO₂ équivalent en 2025. Pour un fonds de venture de taille modeste, ce chiffre est remarquable et témoigne de la capacité des technologies ciblées à scaler rapidement lorsqu’elles s’attaquent aux bons goulots d’étranglement.
Cette performance précoce renforce la conviction des associés : bien exécutée, la durabilité n’est pas un coût supplémentaire, mais un avantage compétitif décisif.
« La durabilité, quand elle est bien faite, c’est simplement du meilleur business : moins cher, plus rapide, et plus indépendant des aléas géopolitiques. »
– Jacob Bro
Un LP base très institutionnel et européen
Le succès de la levée repose sur un pool de 34 limited partners, majoritairement institutionnels et européens :
- Chr. Augustinus Fabrikker
- Church Pension Group
- EIFO (fonds souverain danois)
- Fund of Funds Carbon Equity
- Novo Holdings
- Viessmann Generations Group
Ces noms prestigieux apportent non seulement du capital patient, mais aussi une légitimité et des connexions industrielles précieuses pour accélérer l’adoption des technologies financées.
Quelles leçons pour les fondateurs climate tech ?
Pour les entrepreneurs qui souhaitent lever auprès de 2150 ou de fonds similaires, plusieurs enseignements ressortent clairement de cette levée :
- Partir du problème urbain – montrez comment votre technologie débloque un goulot critique dans les flux urbains (énergie, matériaux, déchets, chaleur…)
- Prouver l’avantage économique – la durabilité doit se traduire par des coûts moindres, une vitesse accrue ou une résilience géopolitique
- Viser l’industriel – les plus gros impacts se trouvent souvent dans l’industrie lourde, les data centers et l’automatisation plutôt que dans le consumer
- Mesurer l’impact tôt – pouvoir démontrer des mégatonnes évitées même à petite échelle impressionne énormément les investisseurs sérieux
Ces quatre piliers constituent aujourd’hui une sorte de « check-list » implicite pour séduire les VC climate les plus exigeants et les mieux capitalisés d’Europe.
Perspectives 2026-2030 : vers une accélération massive ?
Avec 210 M€ frais de frais de gestion et carry, 2150 dispose désormais d’une masse critique suffisante pour devenir un acteur de référence sur le segment « climate urbain ». Plusieurs tendances macro renforcent cette thèse :
- La demande énergétique des data centers devrait encore doubler d’ici 2030
- L’Europe accélère ses objectifs de réindustrialisation verte (Net Zero Industry Act)
- Les fonds souverains et institutionnels augmentent fortement leur allocation vers l’impact mesurable
- Les prochaines vagues réglementaires (CBAM, Due Diligence CS3D) créent des contraintes qui se transforment en opportunités pour les solutions durables
Dans ce contexte, les startups capables de proposer des solutions scalables, économiquement attractives et mesurables en tonnes de CO₂ évitées devraient continuer à attirer des capitaux importants. 2150 semble particulièrement bien positionné pour capter cette vague.
Conclusion : la durabilité devient le nouveau business as usual
Ce que montre la trajectoire fulgurante de 2150, c’est que le clivage entre performance financière et impact environnemental est en train de disparaître pour de bon. Les technologies les plus efficaces pour décarboner les villes sont aussi celles qui permettent de produire plus, plus vite et à moindre coût.
Pour les fondateurs, investisseurs et décideurs qui nous lisent, le message est clair : les prochaines licornes européennes ne viendront probablement pas des applications grand public, mais bien des infrastructures invisibles qui permettent à nos villes de continuer à prospérer tout en respectant les limites planétaires.
Et si le futur du venture capital passait finalement par le béton, l’acier, la vapeur industrielle… et quelques lignes de code bien placées ?







