Et si la prochaine révolution dans l’entretien des espaces verts ne venait pas d’une nouvelle molécule chimique ultra-puissante, mais tout simplement… de la vapeur d’eau ? Dans un monde où la pression réglementaire sur les pesticides s’intensifie et où les consommateurs exigent toujours plus de solutions durables, une startup américaine nommée Naware est en train de bousculer les pratiques établies avec une approche aussi simple qu’ingénieuse.
Imaginez un robot ou un tracteur qui parcourt tranquillement votre gazon de golf, vos terrains de sport ou vos grands jardins d’entreprise, repère automatiquement chaque mauvaise herbe et la détruit instantanément… sans aucun résidu toxique, sans pollution des nappes phréatiques et sans danger pour la faune. C’est précisément ce que propose Naware aujourd’hui, et l’histoire de cette innovation mérite qu’on s’y attarde.
L’origine personnelle d’une quête technologique
Tout commence dans le Dakota du Nord, là où Mark Boysen, le fondateur de Naware, a grandi. Comme beaucoup d’entrepreneurs, l’idée de départ est intimement liée à une expérience personnelle douloureuse. Plusieurs membres de sa famille ont été touchés par le cancer, et la suspicion d’une contamination liée aux produits phytosanitaires présents dans les eaux souterraines a profondément marqué le futur entrepreneur.
« Je voulais trouver une façon de tuer les mauvaises herbes sans utiliser de produits chimiques », explique-t-il dans une récente interview. De cette conviction personnelle est née une obsession technologique qui, après de nombreux prototypes ratés, a accouché d’une solution aujourd’hui très prometteuse.
« On a d’abord essayé avec des drones et un laser de 200 watts… mais le risque d’incendie était bien trop important. »
– Mark Boysen, fondateur de Naware
Après avoir testé la cryogénie, différentes formes d’énergie dirigée et bien d’autres concepts farfelus, l’équipe finit par revenir à une solution vieille comme le monde… mais revisitée avec la technologie 2025 : la vapeur d’eau surchauffée.
Comment fonctionne réellement la technologie Naware ?
Le principe de base est d’une simplicité déconcertante : chauffer l’eau à très haute température (généralement entre 140 et 180°C) pour créer une vapeur extrêmement chaude qui, au contact de la plante adventice, détruit ses cellules en quelques secondes. La chaleur pénètre les tissus végétaux et provoque une sorte de « cuisson » instantanée de la mauvaise herbe, tandis que l’herbe environnante (souvent plus résistante et mieux enracinée) supporte généralement beaucoup mieux le traitement ponctuel.
Mais la véritable prouesse technologique ne réside pas dans la génération de vapeur (même si les ingénieurs ont dû considérablement améliorer les performances des générateurs pour atteindre un débit et une constance industrielle), elle se trouve surtout dans le système de vision par ordinateur temps réel.
Le « green-on-green problem » (problème du vert sur vert) est un cauchemar classique en vision par ordinateur agricole : distinguer une mauvaise herbe d’une plante cultivée quand les deux sont… vertes. Naware affirme avoir résolu ce challenge grâce à :
- des modèles d’IA entraînés spécifiquement sur des milliers d’images de terrains réels
- une combinaison de plusieurs longueurs d’onde et d’angles de vue
- du traitement edge computing (traitement directement sur la machine) avec des GPU Nvidia embarqués
- un système de tracking qui suit chaque plante détectée pendant le déplacement
Le résultat ? Un système capable d’identifier et de traiter les adventices à la volée, même à une vitesse relativement élevée (compatible avec l’allure d’une tondeuse professionnelle ou d’un petit tracteur utilitaire).
Des économies très concrètes pour les professionnels
Si la promesse écologique est évidente, ce sont surtout les arguments économiques qui font saliver les décideurs des grands comptes. Selon Mark Boysen, les structures qui entretiennent de grandes surfaces engazonnées pourraient réaliser des économies substantielles :
- Entre 100 000 $ et 250 000 $ par an rien que sur la facture des produits chimiques
- Suppression quasi-totale des coûts liés aux opérateurs dédiés à l’épandage
- Réduction des temps d’indisponibilité des terrains (pas de délai de ré-entrée après traitement chimique)
- Meilleure image de marque auprès des clients sensibles aux questions environnementales
Les cibles prioritaires de Naware sont actuellement les gestionnaires de terrains de golf, les stades professionnels, les universités possédant de grands campus sportifs, les complexes hôteliers haut de gamme et les municipalités qui gèrent de grands parcs publics.
Le parcours du combattant d’une startup hardware/deeptech
Derrière cette belle promesse technologique se cache une réalité bien connue des entrepreneurs deeptech : le chemin est long, coûteux et semé d’embûches.
Naware est née dans le garage (ou plutôt dans un petit atelier), avec des tests initiaux réalisés à l’aide de… sept défroisseurs textiles achetés sur Amazon. De là à un système industriel monté sur véhicule utilitaire, il y a un gouffre technologique et financier.
« Ce ne sont clairement pas des machines industrielles. Il a donc fallu énormément de R&D pour arriver à quelque chose d’efficace, de reproductible et qui puisse scaler. »
– Mark Boysen
La startup est aujourd’hui en phase de pilotes payants avec plusieurs clients pilotes. Ces déploiements grandeur nature permettent à la fois de collecter des données précieuses pour améliorer l’IA, de valider la fiabilité du système vapeur en conditions réelles et surtout… de démontrer le ROI aux futurs acheteurs.
Stratégie de commercialisation : les partenariats plutôt que la vente directe
Mark Boysen l’affirme sans détour : Naware ne veut pas devenir un fabricant d’équipement de niche. La vision stratégique est claire : devenir la référence technologique du désherbage thermique intelligent et s’intégrer dans les gammes des grands constructeurs d’équipements d’entretien des espaces verts.
La startup est déjà en discussions avancées avec plusieurs acteurs majeurs du secteur (des entreprises valorisées plusieurs milliards de dollars selon le fondateur), qui pourraient intégrer la technologie Naware directement dans leurs tondeuses, tracteurs ou robots autonomes de nouvelle génération.
Cette approche « deeptech as a feature » plutôt que « deeptech as a company » est de plus en plus courante dans l’univers de l’agritech et du green tech : les startups développent une brique technologique très pointue et cherchent ensuite à être absorbées ou à signer des accords de licence avec les leaders établis.
Défis et verrous technologiques restants
Malgré les avancées impressionnantes, plusieurs défis techniques et réglementaires demeurent :
- Consommation énergétique : générer de la vapeur surchauffée en continu demande beaucoup d’énergie
- Autonomie : les batteries actuelles limitent encore la durée d’intervention des machines 100% autonomes
- Efficacité sur certaines espèces : certaines adventices particulièrement résistantes (chiendent, etc.) nécessitent plusieurs passages
- Conditions météo : vent fort, pluie ou humidité élevée peuvent réduire l’efficacité du traitement vapeur
- Propriété intellectuelle : sécuriser les brevets sur le couple vision + application vapeur ciblée
Autant de points sur lesquels l’équipe travaille intensément en parallèle des pilotes commerciaux.
Une opportunité majeure dans le contexte réglementaire actuel
En Europe, la France a déjà interdit de nombreux usages des produits phytosanitaires sur les espaces publics, sportifs et non-agricoles. Aux États-Unis, plusieurs États (notamment la Californie) et de nombreuses municipalités suivent la même voie. La pression réglementaire s’accélère partout dans le monde occidental.
Dans le même temps, les grands acteurs du golf, du sport professionnel et de l’hôtellerie de luxe sont de plus en plus scrutés sur leur bilan environnemental. Pouvoir communiquer « Entretien 100% sans produits chimiques » devient un véritable avantage concurrentiel.
Naware arrive donc sur le marché à un moment particulièrement favorable, où la contrainte réglementaire et la demande sociétale convergent vers une même direction : sortir des solutions chimiques traditionnelles.
Perspectives et prochaines étapes stratégiques
Pour transformer cette belle technologie en succès commercial retentissant, Mark Boysen identifie trois piliers essentiels :
- Sécuriser des partenariats stratégiques majeurs avec des équipementiers reconnus
- Construire un portefeuille brevets très solide
- Réussir une première levée de fonds significative qui permette d’accélérer le développement et de distancer d’éventuels concurrents
Le fondateur annonce l’ouverture prochaine d’un premier tour de financement « qui doit écraser la concurrence potentielle ». Objectif affiché : démontrer une efficacité terrain indiscutable et sécuriser suffisamment de cash pour passer rapidement à l’échelle industrielle.
Conclusion : la fin d’une ère pour les herbicides chimiques ?
Il est encore trop tôt pour affirmer que Naware signera la fin des herbicides chimiques dans l’entretien des pelouses et terrains de sport. Mais la startup porte en elle plusieurs ingrédients d’un futur succès retentissant :
- une problématique sociétale et réglementaire extrêmement forte
- une technologie simple dans son principe mais très sophistiquée dans son exécution
- des économies très significatives pour les clients finaux
- une stratégie de commercialisation intelligente via les grands équipementiers
Dans les 24 à 36 prochains mois, nous saurons si Naware deviendra la référence incontournable du désherbage intelligent et sans chimie, ou si elle restera une belle innovation technique confidentielle. Une chose est sûre : l’histoire de cette startup rappelle que parfois, les solutions les plus impactantes naissent des approches les plus simples… revisitée avec l’intelligence artificielle et beaucoup de persévérance.
À suivre de très près pour tous les acteurs du green business, de l’agritech et des cleantech hardware.







