Imaginez : les deux hommes qui ont révolutionné notre façon d’accéder à l’information mondiale, ceux qui ont bâti l’un des empires technologiques les plus puissants de l’histoire, seraient en train de préparer leurs valises… mais pas pour des vacances. Selon des informations récentes relayées par le New York Times, Sergey Brin et Larry Page, les cofondateurs de Google, seraient en train de réduire drastiquement leur empreinte fiscale en Californie. Une décision qui fait beaucoup parler dans les milieux startup, venture capital et high-tech. Pourquoi maintenant ? Et surtout, quelles leçons les entrepreneurs et créateurs d’entreprise peuvent-ils en tirer ?
Dans un contexte où la fiscalité devient un levier stratégique majeur pour les ultra-riches, ce mouvement n’est pas anodin. Il révèle des enjeux profonds sur l’attractivité des États-Unis pour les grandes fortunes technologiques, sur la mobilité du capital et sur les stratégies d’optimisation patrimoniale que tout dirigeant ambitieux devrait connaître.
Un exode fiscal qui ne dit pas son nom
Fin 2025, une série de restructurations discrètes mais massives a été enregistrée. Pas moins de 15 entités LLC liées aux investissements et actifs personnels de Sergey Brin ont été soit dissoutes, soit converties en sociétés basées dans le Nevada. Parmi elles : des structures qui géraient son superyacht emblématique ou encore ses intérêts dans un terminal privé à l’aéroport de San José.
Du côté de Larry Page, le mouvement est encore plus spectaculaire : 45 LLC ont été rendues inactives ou transférées hors de Californie. Cerise sur le gâteau (ou plutôt, maison sur la baie), une fiducie associée à Page vient d’acquérir une somptueuse propriété de 71,9 millions de dollars à Miami.
Ces opérations ne sont pas anodines. Elles interviennent alors qu’une proposition de loi très médiatisée pourrait être soumise au vote des Californiens en novembre 2026 : une taxe exceptionnelle de 5 % sur les patrimoines dépassant le milliard de dollars, avec application rétroactive au 1er janvier 2026 pour les résidents de l’État à cette date.
« Pour les ultra-riches, déménager n’est jamais une question de code postal. C’est une question de juridiction fiscale. »
– Un fiscaliste anonyme spécialisé dans les HNWI (High Net Worth Individuals)
Même si Brin et Page conservent encore des résidences en Californie, ces mouvements structurants montrent clairement une volonté de minimiser l’exposition à une éventuelle nouvelle ponction fiscale.
Pourquoi la Californie perd-elle de son attrait pour les milliardaires tech ?
Longtemps considérée comme le paradis des startups et de l’innovation, la Californie voit son image se fissurer auprès des très grandes fortunes. Plusieurs facteurs expliquent ce désamour progressif :
- La hausse continue des impôts sur le revenu et sur les plus-values
- Une proposition de taxe sur la fortune qui, même si elle vise « seulement » les milliardaires, crée un précédent inquiétant
- Le coût de la vie devenu prohibitif, même pour les ultra-riches
- Une régulation perçue comme de plus en plus lourde (environnement, emploi, vie privée…)
- La concurrence agressive d’États comme le Texas, le Nevada, la Floride ou le Wyoming
Ces États offrent non seulement l’absence d’impôt sur le revenu des personnes physiques (sauf le Nevada qui taxe faiblement les salaires), mais aussi une confidentialité accrue des structures sociétaires, des tribunaux d’affaires plus favorables aux entrepreneurs et un cadre de vie souvent plus clément sur le plan climatique et sécuritaire.
Les LLC : l’arme secrète des ultra-riches
Les Limited Liability Companies (LLC) sont devenues l’outil de prédilection pour structurer patrimoine et investissements privés. Elles permettent :
- Une grande souplesse de gestion
- Une fiscalité transparente (pass-through taxation)
- Une protection efficace du patrimoine personnel
- Une confidentialité relative (surtout dans certains États)
En délocalisant ces entités vers le Nevada ou le Delaware, les cofondateurs de Google réduisent leur lien juridique et fiscal avec la Californie. Même si la résidence personnelle reste déterminante pour l’impôt sur le revenu, le fait de déplacer les véhicules d’investissement peut compliquer considérablement l’application d’une taxe patrimoniale.
Quelles leçons pour les entrepreneurs et startuppers ?
Même si vous n’êtes pas (encore) milliardaire, cette actualité doit vous faire réfléchir à plusieurs niveaux stratégiques :
1. La fiscalité n’est plus un sujet secondaire
Elle devient un véritable levier compétitif. Les fondateurs qui intègrent très tôt une réflexion patrimoniale et fiscale dans leur stratégie globale prennent une longueur d’avance.
2. La mobilité géographique redevient un atout
Nomadisme digital, remote first, mais aussi nomadisme fiscal. De plus en plus d’entrepreneurs envisagent sérieusement un changement de résidence fiscale dès que leur patrimoine personnel dépasse certains seuils.
3. La diversification des juridictions
Comme Brin et Page, pensez à répartir vos actifs entre plusieurs États ou même plusieurs pays. Une holding à Singapour, une LLC au Wyoming, une fiducie aux Caïmans… la diversification géographique protège.
4. Anticiper les changements législatifs
Les mesures fiscales populistes se multiplient. Une bonne gouvernance patrimoniale consiste à se préparer avant que la loi ne passe, pas après.
Miami, nouvelle Silicon Valley des milliardaires ?
La Floride attire de plus en plus de grandes fortunes tech. Pas de taxe sur le revenu, climat agréable, proximité avec l’Amérique latine pour les affaires internationales, communauté entrepreneuriale dynamique… Miami est devenue la destination de choix pour beaucoup.
Elon Musk y a transféré le siège social de X (ex-Twitter) et de SpaceX. Jeff Bezos y passe de plus en plus de temps. Et maintenant Larry Page y achète l’une des plus belles propriétés de la ville. Le signal est clair.
« La Floride est en train de devenir le refuge des innovateurs qui veulent garder le fruit de leur travail. »
– Un venture capitalist basé à Miami
Impact sur l’écosystème startup californien
Si les fondateurs historiques partent, que reste-t-il à la Silicon Valley ?
Certains y voient un risque majeur : perte de mentorat, de capitaux patients, de légitimité. D’autres estiment que l’écosystème est suffisamment mature pour survivre sans ses icônes fondatrices.
Ce qui est certain, c’est que la question de l’attractivité fiscale des territoires devient centrale dans la compétition mondiale pour attirer les talents et les capitaux.
Et en Europe, on en est où ?
La France a son ISF (supprimé puis remplacé par l’IFI), l’Espagne a récemment réintroduit une taxe sur les grandes fortunes, l’Allemagne réfléchit à taxer davantage les transmissions… Partout, la tentation est grande de faire payer « les riches » pour financer les transitions écologiques et sociales.
Les entrepreneurs européens regardent donc avec attention ce qui se passe outre-Atlantique. Car si même les cofondateurs de Google trouvent la Californie trop taxante, que dire des pays européens où la pression fiscale globale est souvent deux à trois fois plus élevée ?
Conclusion : la fin d’une époque ?
L’histoire de Google a commencé dans un garage de Menlo Park. Elle pourrait symboliquement se terminer (ou du moins changer de chapitre) avec le départ discret de ses fondateurs vers des cieux fiscalement plus cléments.
Pour les entrepreneurs d’aujourd’hui, le message est limpide : innover ne suffit plus. Il faut aussi savoir protéger la valeur créée. Et dans un monde où la concurrence fiscale entre territoires s’intensifie, cette protection passe de plus en plus par la stratégie, l’anticipation et parfois… le déménagement.
La Silicon Valley restera-t-elle le centre du monde tech ? Probablement. Mais elle pourrait devenir un centre où l’on vient créer, lever des fonds… et repartir avec les fruits du succès vers des juridictions plus accueillantes.
Un nouvel âge de la tech nomade est peut-être en train de commencer.







