Imaginez un instant : vous êtes une startup française spécialisée dans l’IA générative, vous venez de boucler un tour de table impressionnant, et votre prochain objectif stratégique repose sur l’accès à la dernière puce d’entraînement ultra-performante du marché. Et là, d’un coup de stylo présidentiel à Washington, une taxe de 25 % tombe sur ces composants lorsqu’ils transitent vers la Chine. C’est exactement la réalité que viennent de vivre des centaines d’acteurs du secteur technologique mondial depuis le 15 janvier 2026.
Le président Donald Trump a signé une proclamation instaurant une taxe de 25 % sur les semi-conducteurs avancés pour l’intelligence artificielle produits hors des États-Unis, transitant par le territoire américain avant d’être expédiés vers d’autres pays, et en particulier vers la Chine. Parmi les puces directement concernées figurent la très attendue Nvidia H200 et l’AMD MI325X. Ce n’est pas une simple mesure technique : c’est un nouveau chapitre dans la guerre technologique qui oppose les deux plus grandes puissances économiques du monde.
Contexte : comment en est-on arrivé à cette taxe surprise ?
Depuis plusieurs années, les États-Unis resserrent progressivement l’étau autour des exportations de technologies sensibles vers la Chine. Les listes d’entités interdites, les restrictions sur les nœuds de gravure inférieurs à 7 nm, les contrôles accrus sur les équipements de fabrication… tout cela faisait déjà partie du paysage. Mais cette mesure de 2026 marque une étape supplémentaire : elle cible explicitement les puces d’IA les plus avancées qui ne sont pas fabriquées sur le sol américain.
Le texte officiel de la proclamation insiste sur un point clé : les États-Unis ne produisent aujourd’hui sur leur territoire qu’environ 10 % des semi-conducteurs dont ils ont besoin. Cette dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement étrangères est présentée comme un risque majeur pour la sécurité nationale et l’économie. En taxant les transits, Washington espère inciter les grands acteurs à relocaliser une partie de la production sur le sol américain.
« The United States currently fully manufactures only approximately 10% of the chips it requires, making it heavily reliant on foreign supply chains. This dependence on foreign supply chains is a significant economic and national security risk. »
– Extrait de la proclamation présidentielle du 15 janvier 2026
Ce raisonnement n’est pas nouveau, mais l’application concrète via une taxe douanière de 25 % sur des produits très spécifiques change la donne pour les entreprises du monde entier.
Nvidia applaudit… malgré la taxe
Ce qui peut surprendre, c’est la réaction immédiate de Nvidia. Alors que la mesure augmente le coût de leurs puces pour les clients chinois, l’entreprise californienne a salué la décision. Pourquoi ? Parce que cette proclamation officialise enfin l’autorisation accordée par le Département du Commerce américain en décembre 2025 pour exporter la H200 vers des clients chinois « vetés » (vérifiés et approuvés).
En clair : Nvidia peut vendre sa puce la plus avancée à des entreprises chinoises sélectionnées, mais chaque puce qui transite par les États-Unis avant d’arriver en Chine coûtera 25 % plus cher. Nvidia considère visiblement que la possibilité de vendre l’emporte sur le surcoût.
« We applaud President Trump’s decision to allow America’s chip industry to compete to support high-paying jobs and manufacturing in America. Offering H200 to approved commercial customers, vetted by the Department of Commerce, strikes a thoughtful balance that is great for America. »
– Porte-parole Nvidia, communiqué du 15 janvier 2026
Derrière cette communication positive se cache une réalité économique simple : la Chine représente toujours un marché colossal pour les puces d’IA, même sous restrictions.
La demande chinoise reste très forte
Malgré les multiples vagues de restrictions américaines depuis 2022, les entreprises chinoises continuent de chercher désespérément des capacités de calcul supplémentaires. Les modèles d’IA les plus performants (entraînement de LLM de plusieurs centaines de milliards de paramètres, fine-tuning massif, inférence à grande échelle) nécessitent des GPU connectés en cluster.
La H200, avec sa mémoire HBM3e de 141 Go et sa bande passante mémoire exceptionnelle, reste l’une des meilleures options disponibles sur le marché mondial pour ce type de charges de travail. Des rapports indiquent que Nvidia envisageait déjà d’augmenter sa production de H200 fin 2025 face à une ruée de commandes chinoises.
Le paradoxe est donc le suivant : plus les restrictions s’accumulent, plus la valeur perçue des puces autorisées augmente… et plus leur prix explose sur le marché secondaire chinois.
Pékin prépare sa contre-attaque réglementaire
De l’autre côté de l’océan Pacifique, le gouvernement chinois ne reste pas les bras croisés. Selon plusieurs sources spécialisées, dont Nikkei Asia, les autorités centrales préparent actuellement un cadre réglementaire qui limitera le nombre de puces avancées que les entreprises chinoises pourront importer de l’étranger.
Objectif affiché : accélérer le développement des alternatives domestiques (Huawei Ascend, Biren Technology, Moore Threads, etc.) tout en évitant que les acteurs chinois ne se retrouvent totalement distancés pendant la phase de rattrapage technologique.
En d’autres termes, la Chine pourrait bientôt imposer des quotas d’importation ou des autorisations préalables pour l’achat de puces Nvidia, AMD ou Intel de dernière génération. Cela créerait une double contrainte : d’un côté le coût augmente via la taxe américaine, de l’autre la quantité disponible diminue via la régulation chinoise.
Quelles conséquences pour les startups et scale-ups IA ?
Pour les entrepreneurs et investisseurs qui nous lisent, voici les impacts les plus concrets à anticiper dès 2026 :
- Augmentation du coût d’accès aux clusters de calcul de pointe pour les entreprises chinoises → report ou abandon de certains projets d’IA très gourmands
- Accélération des investissements chinois dans les alternatives locales → opportunités pour les startups hardware chinoises, mais aussi risques accrus de fragmentation du marché mondial de l’IA
- Pression accrue sur les hyperscalers américains (AWS, Azure, GCP) pour proposer des solutions souveraines ou « China-friendly » via des datacenters locaux
- Relocalisation progressive de certaines lignes de production de puces aux États-Unis → hausse des coûts à court terme, mais potentielle stabilisation à moyen terme
- Rebond possible pour les acteurs européens (Mistral AI, Aleph Alpha, etc.) qui pourraient devenir des alternatives neutres géopolitiquement
Les startups européennes et françaises ont ici une carte à jouer : se positionner comme des acteurs « non-alignés » offrant des performances compétitives sans les contraintes géopolitiques sino-américaines.
Et si c’était le début d’une nouvelle ère de fragmentation technologique ?
Depuis 2018, chaque nouvelle mesure américaine a été suivie d’une riposte chinoise, puis d’une contre-riposte américaine… On assiste à une véritable course en spirale. À terme, deux scénarios principaux se dessinent :
- Scénario 1 – Fragmentation durable : deux écosystèmes IA parallèles se développent (un sino-centré, un occidental), avec des standards, des frameworks et des modèles qui divergent de plus en plus.
- Scénario 2 – Relocalisation massive : les incitations (subventions CHIPS Act, taxes, pressions sécuritaires) finissent par faire revenir une part significative de la production de puces avancées aux États-Unis et chez leurs alliés (Taïwan reste central, mais Japon, Corée du Sud et Europe gagnent des parts).
Dans les deux cas, les coûts de calcul pour entraîner et déployer des modèles d’IA massifs risquent de rester élevés pendant encore plusieurs années.
Stratégies à adopter pour les entrepreneurs tech en 2026
Face à ce nouvel environnement, voici quelques pistes concrètes pour les fondateurs et investisseurs :
- Optimisez vos besoins en calcul : privilégiez les techniques de distillation, de quantization, de pruning et de MoE (Mixture of Experts) pour réduire drastiquement la consommation de GPU.
- Diversifiez vos fournisseurs de cloud : ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier AWS/Azure/GCP. Regardez du côté de CoreWeave, Lambda Labs, Crusoe, ou même des acteurs européens souverains.
- Anticipez les clusters souverains : en Europe, des initiatives comme le projet T-Systems Sovereign Cloud ou le partenariat Scaleway x Gaïa-X pourraient devenir des options stratégiques.
- Explorez les alternatives émergentes : Groq, Cerebras, SambaNova, Graphcore, Tenstorrent… certains acteurs challengers proposent des architectures radicalement différentes qui pourraient s’avérer plus efficaces sur certaines tâches.
- Construisez des modèles plus efficaces : la performance par watt et par dollar devient aussi importante que la performance brute. Les architectures qui consomment moins pour un résultat équivalent gagneront des parts de marché.
Conclusion : une taxe qui cache une stratégie industrielle de long terme
La taxe de 25 % sur les H200 et MI325X n’est pas seulement une mesure punitive envers la Chine. C’est aussi – et surtout – un signal fort envoyé aux industriels américains et alliés : relocalisez, investissez sur le sol américain, ou payez le prix fort.
Pour les entrepreneurs du numérique, de l’IA et des startups tech, cela signifie une chose : la période d’abondance relative en capacités de calcul bon marché touche à sa fin. L’ère de l’optimisation extrême, de l’ingéniosité algorithmique et de la diversification géographique commence maintenant.
Et vous, comment adaptez-vous votre stack technologique face à cette nouvelle réalité géopolitique ? Partagez vos stratégies en commentaire – la discussion ne fait que commencer.







