Imaginez un monde où l’énergie serait pratiquement illimitée, propre et bon marché. Un rêve qui, depuis des décennies, semble toujours reculer un peu plus loin à chaque avancée scientifique. Pourtant, en janvier 2026, une nouvelle étape vient d’être franchie dans ce marathon technologique : General Fusion, l’une des sociétés les plus en vue dans le domaine de la fusion nucléaire, annonce un virage stratégique majeur. Après des mois de difficultés financières, la startup canadienne choisit la voie de la bourse via une fusion inversée valorisant l’ensemble à environ 1 milliard de dollars. Pour les entrepreneurs, investisseurs et passionnés de technologies de rupture, cette opération soulève de nombreuses questions fascinantes sur le financement des deeptechs, les SPAC et l’avenir de l’énergie.
Dans un secteur où les annonces triomphales alternent souvent avec des silences gênants, cette nouvelle mérite qu’on s’y attarde. General Fusion ne se contente pas de survivre : elle tente de transformer une période de crise en tremplin vers une démonstration concrète de sa technologie. Décryptage complet de cette opération qui pourrait bien marquer un tournant pour toute l’industrie de la fusion.
Une technologie audacieuse : la fusion magnétisée par cible
Contrairement à la majorité des acteurs du secteur qui misent sur des tokamaks géants ou des lasers ultra-puissants, General Fusion a toujours défendu une approche différente : la magnetized target fusion (MTF). Le principe est à la fois simple et ingénieux.
On crée une petite sphère de plasma magnétisé, on l’injecte au centre d’une sphère remplie de lithium liquide, puis on comprime violemment cette sphère grâce à des pistons actionnés par de la vapeur. La compression chauffe le plasma à des températures extrêmes, suffisamment pour que les noyaux atomiques fusionnent et libèrent une énergie colossale.
Ce qui rend cette méthode particulièrement intéressante pour les investisseurs et les entrepreneurs, c’est son potentiel de réduction drastique des coûts. Pas de lasers de plusieurs milliards comme au National Ignition Facility, pas d’aimants supraconducteurs hors de prix comme chez ITER ou Commonwealth Fusion Systems. Ici, on parle de mécanique relativement classique, de pistons, de circuits de vapeur… des technologies que l’industrie maîtrise déjà depuis longtemps.
« En évitant les composants les plus coûteux et les plus complexes des autres approches, nous visons une voie vers la commercialisation beaucoup plus rapide et économique. »
– Équipe de General Fusion, communiqué de janvier 2026
Cette simplicité relative est aussi ce qui a permis à General Fusion de rester en vie malgré des levées de fonds plus difficiles ces dernières années. Mais elle pose aussi la question centrale : cette approche peut-elle réellement atteindre le breakeven scientifique, puis commercial ?
De la crise financière à la renaissance boursière
En 2025, la situation était préoccupante. General Fusion avait dû réduire ses effectifs d’au moins 25 % et chercher désespérément des fonds. Un investissement de dernière minute de 22 millions de dollars avait évité la catastrophe, mais le message était clair : sans un changement radical de trajectoire, l’aventure risquait de s’arrêter net.
La réponse est arrivée sous la forme d’une fusion inversée avec Spring Valley III Acquisition Corp., une SPAC spécialisée dans les énergies. Le deal, s’il se concrétise, pourrait injecter jusqu’à 335 millions de dollars dans les caisses de General Fusion, soit plus du double de ce que la société cherchait initialement à lever en mode privé.
Pour les fondateurs et les investisseurs early-stage, ce type de transaction représente souvent un moment charnière : dilution importante, mais accès soudain à des capitaux publics et à une visibilité accrue. La valorisation post-opération autour de 1 milliard de dollars place General Fusion dans une catégorie rare parmi les startups fusion.
- Levée historique cumulée avant l’opération : plus de 440 M$
- Nouvelle injection potentielle : jusqu’à 335 M$
- Valorisation cible combinée : environ 1 milliard $
- Objectif principal du cash : finaliser le réacteur démonstrateur LM26
Ce pivot vers la bourse n’est pas anodin. Il reflète une tendance plus large : les deeptechs les plus matures cherchent désormais des véhicules financiers alternatifs aux traditionnelles Series D/E/F interminables.
Le réacteur LM26 : l’épreuve du feu en 2028
Au cœur du plan de General Fusion se trouve le Lawson Machine 26 (LM26), un prototype grandeur nature censé démontrer la viabilité technique de l’approche MTF. Initialement, l’entreprise tablait sur un breakeven scientifique dès 2026. Mais la réalité a imposé un report : c’est désormais 2028 qui est visé.
Le breakeven scientifique (Q=1) correspond au moment où l’énergie produite par la fusion égale l’énergie injectée pour démarrer la réaction. Il s’agit d’une étape symbolique majeure, même si elle reste loin du breakeven commercial (Q~5-10) nécessaire pour produire de l’électricité vendable sur le réseau.
Pour les entrepreneurs tech qui lisent ces lignes, ce report est instructif : dans les technologies de rupture, surtout celles qui touchent à la physique fondamentale, les délais glissent souvent. Les investisseurs avertis le savent et intègrent ces incertitudes dans leurs modèles. Mais quand le report s’accompagne d’un accès massif à du capital frais, il devient acceptable.
Pourquoi maintenant ? L’explosion de la demande électrique
Le timing de cette opération n’est pas le fruit du hasard. General Fusion met en avant deux mégatendances majeures qui devraient soutenir massivement la demande en électricité propre dans les prochaines années :
- L’explosion des besoins énergétiques des data centers (prévision BloombergNEF : +300 % d’ici 2035)
- La généralisation de l’électrification (véhicules électriques, pompes à chaleur, industrie) : +50 % de demande globale d’électricité d’ici 2035
Dans un contexte où les énergies renouvelables intermittentes peinent à suivre la cadence, et où le nucléaire fission classique rencontre des oppositions et des délais, la fusion apparaît comme la solution ultime : énergie dense, sans émissions, sans déchets radioactifs longue durée, scalable.
Pour les marketeurs et les stratèges business, c’est une opportunité narrative puissante : positionner sa technologie comme réponse directe aux deux plus gros consommateurs d’énergie du futur (IA/cloud + mobilité/habitat électrique).
Les SPAC énergie : un véhicule à double tranchant
Spring Valley III n’en est pas à son coup d’essai. La SPAC avait déjà emmené NuScale Power (SMR – petits réacteurs modulaires) en bourse. Résultat : un parcours boursier chaotique avec une chute de plus de 50 % depuis le pic. Elle est également en train de fusionner avec une société de mining d’uranium qui développe… des SMR.
Ce track-record mitigé rappelle que les SPAC, malgré leur flexibilité, restent des instruments risqués. Pour les fondateurs, l’avantage est clair : accès rapide au marché public sans les contraintes d’une IPO classique. Pour les investisseurs retail qui achètent après l’annonce, le risque est souvent élevé.
« Les SPAC ont permis à de nombreuses sociétés deeptech d’accéder plus vite aux marchés publics, mais elles restent des paris très spéculatifs. »
– Analyste financier spécialisé énergie, janvier 2026
Dans le cas présent, le choix de Spring Valley semble logique : expertise sectorielle + antécédents dans le nucléaire avancé.
Comparaison avec les autres acteurs de la fusion
General Fusion n’est pas la première société de fusion à tenter l’aventure boursière. En décembre 2025, TAE Technologies a annoncé une fusion avec Trump Media & Technology Group, valorisant l’ensemble à plus de 6 milliards de dollars. Un montant impressionnant qui montre l’appétit du marché pour ces technologies, même si les valorisations restent très spéculatives.
Les approches divergent fortement :
- TAE Technologies : plasma confiné par champ inversé + injection de particules
- Commonwealth Fusion Systems : tokamak compact avec aimants HTS
- Helion Energy : fusion par compression magnétique pulsée
- General Fusion : compression mécanique de cible magnétisée
Chacune mise sur un chemin différent vers la commercialisation. General Fusion parie sur la simplicité mécanique pour réduire les coûts CAPEX et accélérer le time-to-market.
Quelles leçons pour les startups deeptech ?
Cette opération offre plusieurs enseignements précieux pour les fondateurs et investisseurs qui évoluent dans l’écosystème startup français et international :
1. La résilience paie — General Fusion a failli disparaître en 2025. Elle est toujours là grâce à une levée de survie et un pivot stratégique audacieux.
2. Les SPAC restent une option viable — malgré les critiques et les performances boursières mitigées, elles permettent d’accéder à des montants importants rapidement.
3. Le narratif énergie/data center est extrêmement puissant — dans un monde obsédé par l’IA, pouvoir dire « nous alimentons le prochain data center de 1 GW » devient un argument commercial et d’investissement majeur.
4. Les délais glissent, mais le marché pardonne — tant que la vision reste crédible et que les milestones intermédiaires sont communiqués honnêtement.
Perspectives 2026-2030 : à quoi s’attendre ?
Si le deal se conclut et que les fonds arrivent, General Fusion devrait pouvoir :
- Finaliser la construction et les tests de LM26
- Atteindre le breakeven scientifique en 2028
- Engager les discussions pour un premier pilote commercial vers 2032-2035
Pour les entrepreneurs tech et les investisseurs en early-stage, cette trajectoire rappelle que les horizons de sortie dans la deeptech énergie peuvent atteindre 15-20 ans. Mais les retours potentiels, si la technologie fonctionne, sont parmi les plus élevés de toute l’économie.
En attendant, General Fusion vient de rappeler à tout l’écosystème que même dans les moments les plus sombres, une vision claire, une technologie différenciante et un marché adressable gigantesque peuvent encore renverser la vapeur.
Et vous, pensez-vous que la fusion magnétisée par cible a réellement ses chances face aux approches tokamak ou laser ? Ou est-ce une technologie de niche qui restera marginale ? Les commentaires sont ouverts.







