Imaginez un instant : un agent frontalier américain ouvre le feu sur un citoyen américain lors d’une manifestation à Minneapolis, provoquant une onde de choc nationale. Dans la foulée, un investisseur vedette du capital-risque, connu pour son soutien sans faille à Donald Trump, défend publiquement l’action des forces de l’ordre sur X. La réaction ne se fait pas attendre : ses propres associés chez Khosla Ventures prennent leurs distances de manière spectaculaire. Cet événement, survenu fin janvier 2026, révèle les tensions croissantes au sein même de l’écosystème tech américain, où politique, investissements et valeurs personnelles s’entrechoquent violemment.
Dans le monde impitoyable du venture capital, les opinions politiques des associés peuvent parfois passer inaperçues. Mais quand elles explosent publiquement sur un sujet aussi sensible que l’usage de la force par les services d’immigration, les conséquences peuvent être immédiates et très concrètes pour les startups financées par le fonds. Décryptage d’une polémique qui dépasse largement le cadre d’un simple clash sur les réseaux sociaux.
Le drame de Minneapolis qui a tout déclenché
Le week-end du 25 janvier 2026, un agent de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) a mortellement blessé Alex Pretti, un citoyen américain participant à une manifestation contre les politiques migratoires très strictes mises en place par l’administration en place. La vidéo de l’incident, rapidement devenue virale, montre un enchaînement d’événements extrêmement rapide et confus. Les autorités ont immédiatement affirmé que la victime avait tenté de sortir une arme, version contestée par de nombreux témoins et par plusieurs analyses vidéo indépendantes.
Ce drame n’est pas seulement un fait divers tragique : il cristallise des années de tensions autour des méthodes employées par les services d’immigration américains, particulièrement depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Pour beaucoup d’observateurs, cet événement représente le point culminant d’une dérive autoritaire encouragée depuis le sommet de l’État.
La vidéo était tout simplement insoutenable à regarder et la narration des autorités, dénuée de faits ou truffée d’éléments fictifs, est presque inimaginable dans une société civilisée.
– Vinod Khosla, 26 janvier 2026
C’est dans ce contexte déjà extrêmement tendu que Keith Rabois, partenaire chez Khosla Ventures, a décidé de s’exprimer publiquement sur X, d’une manière qui a choqué une grande partie de la communauté tech.
Keith Rabois : un soutien sans nuance à l’action de l’ICE
Keith Rabois n’est pas n’importe quel investisseur. Cofondateur d’Opendoor, investisseur précoce dans DoorDash, Affirm, Faire, Stripe et bien d’autres licornes, il jouit d’une réputation solide dans la Silicon Valley. Mais depuis plusieurs années, il s’est aussi fait connaître pour ses prises de position politiques très marquées à droite, son soutien affiché à Donald Trump et ses critiques récurrentes de ce qu’il appelle la « woke culture ».
Face à la polémique autour de la mort d’Alex Pretti, Rabois n’a pas hésité. Dans une série de posts sur X, il a défendu sans réserve l’action de l’agent de l’ICE :
- Il a qualifié Alex Pretti de « felon » (criminel) pour avoir soi-disant tenté de s’opposer à une opération des forces de l’ordre.
- Il a affirmé que « aucun policier n’a tiré sur une personne innocente » et que « les illégaux commettent des crimes violents tous les jours ».
- Il a écrit sans détour : « he unequivocally attempted to draw his weapon. fuck you. »
- Il a remis en cause la crédibilité de la police de Minneapolis pour mener l’enquête, préférant celle d’autres juridictions.
Ces déclarations, formulées avec une virulence peu commune même pour un habitué des réseaux sociaux comme Rabois, ont immédiatement provoqué une tempête de réactions, tant chez ses soutiens que chez ses détracteurs.
La riposte immédiate de ses associés chez Khosla Ventures
Moins de quelques heures après les posts incendiaires de Rabois, Ethan Choi, un autre partenaire de Khosla Ventures, a tenu à marquer sa différence de manière explicite :
Je veux être très clair : Keith ne représente pas l’opinion de tout le monde ici chez @khoslaventures, en tout cas pas la mienne. Ce qui s’est passé dans le Minnesota est clairement inacceptable. Je ne comprends pas comment on peut voir les choses autrement. Triste de voir une vie humaine être prise de manière inutile.
– Ethan Choi, 26 janvier 2026
Mais c’est surtout l’intervention de Vinod Khosla lui-même, le fondateur historique du fonds, qui a marqué les esprits. Connu pour ses positions très critiques envers Donald Trump depuis de nombreuses années, Khosla n’a pas hésité à enfoncer le clou :
J’approuve totalement @EthanChoi7. Des vigilantes ICE machos laissés libres d’agir, encouragés par une administration sans conscience. La vidéo était écœurante et la façon dont les autorités ont raconté l’histoire, sans faits ou avec des faits inventés, est presque inimaginable dans une société civilisée.
– Vinod Khosla, 26 janvier 2026
Cette double prise de position publique, venant de deux partenaires du même fonds que Rabois, constitue un désaveu particulièrement fort et inhabituel dans le monde feutré du venture capital.
Pourquoi cette affaire est-elle si explosive pour Khosla Ventures ?
Dans l’univers du capital-risque, les associés d’un fonds sont souvent perçus comme une équipe relativement homogène en termes de vision et de valeurs. Quand des divergences aussi profondes éclatent publiquement, cela peut créer un malaise important chez les entrepreneurs qui cherchent un financement.
Les fondateurs de startups sont aujourd’hui extrêmement attentifs à la réputation des investisseurs avec lesquels ils travaillent. Une association avec un fonds dont un partenaire exprime des opinions jugées extrêmes ou clivantes peut avoir des conséquences concrètes :
- Difficulté à recruter des talents sensibles aux questions sociales et politiques
- Réticence de certains partenaires commerciaux ou clients
- Impact sur la marque employeur
- Dans les cas extrêmes : demandes de fondateurs pour être retirés de la cap table
Dans les heures qui ont suivi la polémique, plusieurs voix sur X ont d’ailleurs appelé ouvertement les entrepreneurs à retirer Khosla Ventures de leurs tours de table. Même si ces appels restent pour l’instant marginaux, ils illustrent un risque bien réel pour le fonds.
Le venture capital face au clivage politique américain
Cette affaire n’est pas isolée. Depuis plusieurs années, la Silicon Valley, traditionnellement plutôt progressiste, connaît des fractures internes de plus en plus visibles. Certains investisseurs assument pleinement un positionnement conservateur ou trumpiste, parfois au prix de tensions internes ou externes.
On se souvient par exemple du cas de Shaun Maguire chez Sequoia Capital. Ses prises de position très tranchées, notamment contre un candidat à la mairie de New York, avaient provoqué une vive polémique. Si Maguire est toujours en poste, l’affaire avait contribué à la décision de Roelof Botha de quitter son rôle de leader du fonds.
Chez Khosla Ventures, la situation est particulière : Vinod Khosla n’a jamais caché son opposition farouche à Donald Trump. Recruter Keith Rabois en 2024, en sachant pertinemment ses convictions opposées, était donc un choix assumé… mais risqué.
Ce pari sur la diversité des points de vue peut être une force quand il s’agit d’analyser des marchés ou d’identifier des opportunités contraires. Mais il devient un handicap quand les divergences sortent du cadre professionnel pour toucher des sujets aussi émotionnels que la mort d’un citoyen aux mains des forces de l’ordre.
Quelles leçons pour les entrepreneurs et les investisseurs ?
Cette séquence nous rappelle plusieurs réalités du monde startup en 2026 :
- Les opinions exprimées publiquement par les investisseurs comptent. Les fondateurs regardent de très près ce que disent et font les personnes qui vont potentiellement siéger à leur board.
- La transparence politique n’est pas toujours un atout. Si certaines convictions peuvent séduire une partie de l’écosystème, elles peuvent aussi en repousser une autre, parfois plus large.
- Les fonds doivent anticiper ces situations. Avoir une charte interne ou des règles sur les prises de parole publiques devient de plus en plus nécessaire.
- La marque personnelle des investisseurs est devenue un actif stratégique. Elle peut autant ouvrir des portes que les fermer.
Pour les entrepreneurs, cette affaire est aussi un rappel utile : avant d’accepter un chèque, il est essentiel de comprendre non seulement la stratégie d’investissement, mais aussi les valeurs et les positions publiques des personnes avec qui on va travailler pendant des années.
Vers une polarisation durable du capital-risque ?
La question que tout le monde se pose désormais : cette affaire va-t-elle laisser des traces durables chez Khosla Ventures ? Le fonds va-t-il devoir gérer un départ discret de Rabois ? Ou au contraire, cette séquence va-t-elle se dissiper comme tant d’autres controverses sur les réseaux sociaux ?
Pour l’instant, aucune annonce officielle n’a été faite par le fonds. Mais une chose est sûre : dans un écosystème où la confiance et la réputation sont des monnaies aussi précieuses que le capital investi, cette séquence aura forcément des répercussions, même si elles restent invisibles de l’extérieur.
Ce qui est certain, c’est que l’intersection entre tech, politique et venture capital n’a jamais été aussi explosive. Et dans ce contexte, les prises de position publiques, même d’investisseurs brillants, peuvent devenir des bombes à retardement pour les fonds qui les emploient.
À suivre de très près dans les prochains mois.
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