Imaginez une entreprise indienne qui ne vend presque rien sur son marché local, mais qui équipe les plus grands noms de la télévision et du streaming aux États-Unis et en Europe. Le 20 janvier 2026, cette entreprise a fait son entrée remarquée en bourse à Bombay, et l’histoire ne s’est pas déroulée comme prévu. Amagi, le spécialiste du cloud pour les chaînes TV et les services de streaming, a vu son cours chuter dès les premières minutes de cotation avant de se stabiliser. Une introduction qui pose de vraies questions sur l’appétit des investisseurs pour les pures players technologiques B2B en Inde.
Dans un pays où les IPO les plus spectaculaires concernent souvent des applications grand public, des fintechs ou des plateformes e-commerce, Amagi représente une exception fascinante. Une société fondée en 2008 à Bengaluru qui a patiemment construit une plateforme SaaS puissante pour moderniser l’industrie audiovisuelle mondiale. Retour sur ce qui s’est passé, ce que cela signifie pour le secteur tech indien et surtout, les leçons business et marketing que les entrepreneurs peuvent en tirer.
Une introduction en bourse sous le signe de la prudence
Lancée à un prix de 361 roupies indiennes par action, l’opération a permis à Amagi de lever environ 196 millions de dollars au total. Mais dès l’ouverture, le titre a glissé à 318 roupies, soit une décote immédiate de 12 %. Même si le cours est ensuite remonté aux alentours de 348-356 roupies, cette entrée timide contraste fortement avec les hausses explosives que l’on observe parfois sur des noms plus « grand public ».
Pourquoi cette prudence ? Plusieurs éléments entrent en ligne de compte :
- Le marché indien reste très sensible aux valorisations élevées et aux perspectives de croissance rapide
- Amagi est une entreprise B2B, avec un cycle de vente long et une visibilité financière moins immédiate que les applications grand public
- La majeure partie de son chiffre d’affaires (73 % aux États-Unis, 20 % en Europe) provient de l’international, ce qui peut inquiéter certains investisseurs locaux qui préfèrent les modèles domestiques
- La taille de l’IPO a été réduite par rapport aux plans initiaux, signe peut-être d’une demande moins forte que prévue
Malgré ce démarrage prudent, l’opération reste significative : elle confirme que les marchés publics indiens deviennent une vraie alternative au private equity pour les scale-ups technologiques matures.
Amagi, ou comment disrupter l’industrie audiovisuelle depuis le cloud
Créée en 2008 par Baskar Subramanian et ses associés, Amagi propose une plateforme cloud qui remplace les infrastructures hardware traditionnelles (les fameux « big iron ») utilisées par les chaînes de télévision et les plateformes de streaming. Au lieu d’investir des millions dans des serveurs, des satellites et des datacenters physiques, les clients peuvent orchestrer la diffusion, l’insertion publicitaire et la monétisation directement depuis le cloud.
Parmi ses clients phares, on retrouve :
- Des studios majeurs comme Lionsgate Studios et Fox
- Des groupes de diffusion locaux américains comme Sinclair Broadcast Group
- Des fabricants de Smart TV et plateformes comme Roku, Vizio, Rakuten TV, DirecTV
- Des acteurs publicitaires de premier plan : The Trade Desk, Index Exchange
Ce positionnement « mission-critical » est crucial : quand une chaîne diffuse un événement sportif en direct devant des millions de téléspectateurs, la moindre seconde d’interruption peut coûter très cher en revenus publicitaires et en image de marque.
« La fiabilité est absolument critique. Une panne pendant un Super Bowl ou une finale de Coupe du monde serait catastrophique. »
– Rachit Parekh, partner chez Accel
Cette exigence de qualité explique en grande partie le net revenue retention impressionnant de 127 % : les clients non seulement restent, mais dépensent significativement plus chaque année.
Des fondamentaux financiers solides… mais une croissance à décoder
Sur les six premiers mois de l’exercice clos au 30 septembre 2025, Amagi a réalisé un chiffre d’affaires opérationnel de 7,05 milliards de roupies (environ 77 millions de dollars), en hausse de 34,6 % sur un an. Une croissance soutenue, mais qui reste en deçà des rythmes fous observés chez certaines scale-ups SaaS occidentales en phase d’hypercroissance.
Plus intéressant encore : le modèle économique repose sur une récurrence très élevée et une expansion au sein de la base clients existante. C’est typique des meilleures plateformes infrastructure B2B. Cependant, la dépendance aux coûts cloud (AWS, Azure, Google Cloud) reste un point de vigilance majeur à mesure que l’entreprise scale.
Le virage IA : la prochaine frontière pour Amagi
Comme beaucoup d’acteurs SaaS matures, Amagi ne se contente plus d’être « seulement » une infrastructure fiable. La société accélère sur l’automatisation et l’intelligence artificielle pour aider ses clients à réduire les coûts opérationnels très lourds liés à la production et à la gestion manuelle des flux vidéo.
Baskar Subramanian l’explique clairement : la transition vers le cloud n’en est qu’à ses débuts dans l’industrie broadcast. Moins de 10 % des acteurs auraient déjà franchi le pas. Il reste donc un énorme marché à conquérir, d’autant que l’essor du streaming gratuit financé par la publicité (FAST channels) crée une demande exponentielle en solutions de monétisation dynamique et en insertion publicitaire contextuelle.
L’IA arrive donc au bon moment pour automatiser la curation de contenu, l’optimisation publicitaire en temps réel, la détection de scènes, le sous-titrage automatique multilingue ou encore la personnalisation des flux. Autant de leviers qui peuvent significativement améliorer les marges des clients… et par ricochet celles d’Amagi si elle parvient à monétiser ces nouvelles couches logicielles à plus forte valeur ajoutée.
Les leçons business pour les fondateurs et marketeurs tech
L’histoire d’Amagi est riche d’enseignements, surtout pour ceux qui construisent des entreprises technologiques à vocation internationale depuis des marchés émergents.
1. La puissance d’un positionnement « mission-critical »
Quand votre produit est indispensable au cœur du business model de vos clients, vous gagnez automatiquement en pouvoir de négociation, en rétention et en expansion. C’est exactement la situation d’Amagi.
2. L’internationalisation très tôt
Plutôt que de se battre sur un marché indien déjà très compétitif pour les solutions grand public, les fondateurs ont visé directement les États-Unis et l’Europe. Une stratégie risquée, mais qui a payé sur le long terme.
3. La patience paie
Dix-sept ans après sa création, Amagi atteint le marché public. Cela montre qu’il existe un chemin viable pour les entreprises deep tech / infrastructure qui ne suivent pas le rythme infernal des levées tous les 12-18 mois.
4. Les investisseurs historiques restent impliqués
Accel, Norwest, Premji Invest et General Atlantic ont tous participé à l’histoire. Le fait qu’Accel conserve encore près de 10 % du capital post-IPO démontre une vraie conviction long terme.
« Pour réaliser cette IPO, nous sortons le minimum possible. »
– Shekhar Kirani, partner chez Accel
Perspectives 2026-2027 : vers une consolidation du marché ?
Amagi prévoit d’investir massivement les fonds levés dans la R&D, l’infrastructure cloud et des acquisitions potentielles. Dans un secteur où les acteurs legacy (Harmonic, Imagine Communications, etc.) tentent eux aussi leur transition cloud, la consolidation risque de s’accélérer.
Les prochains trimestres seront décisifs pour voir si Amagi parvient à :
- Accélérer sa croissance organique au-delà des 30-35 % annuels actuels
- Améliorer ses marges malgré la hausse des coûts cloud
- Monétiser efficacement ses nouvelles briques IA et automation
- Convaincre le marché actions que sa valorisation publique est justifiée
En parallèle, cette IPO participe à un mouvement plus large : l’année 2025 a vu 42 introductions en bourse de startups indiennes (contre 36 en 2024), et 2026 s’annonce encore plus active. Les marchés publics indiens deviennent une vraie rampe de sortie et de financement alternatif alors que le venture capital late-stage reste sélectif.
Conclusion : un signal fort pour la tech indienne export
Même si le démarrage boursier a été poussif, l’introduction d’Amagi reste un jalon important. Elle prouve qu’une entreprise indienne peut construire patiemment un leadership mondial dans une industrie ultra-technique et critique, sans dépendre massivement du marché domestique.
Pour les fondateurs, marketeurs et investisseurs qui nous lisent, c’est un rappel puissant : dans la tech, la valeur se crée souvent sur le très long terme, au prix d’une exécution irréprochable et d’un positionnement ultra-spécifique. Amagi n’est peut-être pas la licorne la plus bruyante, mais elle est en train de démontrer qu’on peut bâtir un champion mondial depuis Bengaluru… et le faire savoir sur les marchés financiers.
Et vous, pensez-vous que 2026 sera l’année des IPO tech B2B en Inde ? Ou est-ce que les investisseurs continueront de privilégier les modèles consumer et domestiques ?
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