Imaginez un instant : des millions d’adolescents passent des heures chaque jour à swiper, liker, et enchaîner les stories sans pouvoir s’arrêter. Et si cette habitude, devenue banale, cachait en réalité un véritable piège numérique conçu sciemment par les géants de la tech ? C’est précisément ce que vient de reconnaître Snap Inc., la maison mère de Snapchat, en concluant un accord à l’amiable dans un procès retentissant pour addiction aux réseaux sociaux. À quelques jours seulement d’un procès avec jury, cette décision marque un tournant potentiel dans la longue bataille judiciaire opposant les plateformes sociales aux familles et aux jeunes victimes présumées.
Le 20 janvier 2026, alors que le tribunal supérieur de Californie s’apprêtait à entendre les arguments des deux parties, Snap a préféré régler l’affaire hors tribunal. Les détails financiers restent confidentiels, mais l’annonce fait déjà trembler l’écosystème tech. Pour les entrepreneurs, marketeurs et fondateurs de startups qui construisent quotidiennement des produits numériques, cette affaire pose des questions cruciales sur la responsabilité éthique des interfaces que nous concevons.
Un dossier explosif porté par un jeune de 19 ans
Le plaignant, désigné sous le pseudonyme K.G.M. dans les documents judiciaires, n’avait que 19 ans au moment des faits. Il accusait Snapchat d’avoir délibérément mis en place des fonctionnalités et des algorithmes favorisant une utilisation compulsive, au détriment de sa santé mentale. Parmi les griefs : l’infinite scroll, la lecture automatique des vidéos, les notifications push incessantes et surtout le moteur de recommandation ultra-personnalisé.
Ces mécanismes, aujourd’hui omniprésents sur toutes les applications sociales, ne sont plus considérés comme de simples “améliorations UX”. Ils sont au cœur des accusations : ils exploiteraient les failles cognitives humaines, notamment le circuit de la récompense dopaminergique, pour maintenir les utilisateurs scotchés le plus longtemps possible.
« Les parties sont heureuses d’avoir pu résoudre cette affaire de manière amiable. »
– Déclaration officielle de Snap Inc.
Cette phrase laconique cache une réalité bien plus complexe. En acceptant de transiger, Snap évite un procès public où auraient été dévoilés davantage de documents internes compromettants. Car ce n’est pas la première fois que des échanges d’employés de Snap sont sortis dans le cadre de procédures similaires.
Des alertes internes ignorées depuis neuf ans
Les avocats des plaignants ont réussi à obtenir des milliers de pages de documents internes. Ils révèlent que, dès 2017, des employés de Snap exprimaient des inquiétudes sérieuses concernant les risques pour la santé mentale des adolescents. Certains alertaient sur le caractère potentiellement addictif de certaines fonctionnalités phares de l’application.
Snap a toujours répondu que ces échanges étaient sortis de leur contexte et “sélectionnés de manière biaisée”. Pourtant, la répétition de ces alertes sur presque une décennie pose question : à quel moment une entreprise doit-elle choisir entre croissance à tout prix et protection de ses utilisateurs les plus vulnérables ?
Pour les fondateurs de startups tech, c’est un rappel brutal : les choix de design produit ne sont jamais neutres. Chaque notification, chaque animation, chaque boucle de feedback peut contribuer à créer – ou à éviter – une dépendance.
Snapchat n’est pas seul sur le banc des accusés
Le procès initial concernait plusieurs géants : Meta (Instagram et Facebook), Alphabet (YouTube) et ByteDance (TikTok). Seul Snap a choisi de régler à l’amiable à ce stade. Les autres plateformes se préparent désormais à affronter un jury à partir du 27 janvier 2026. Mark Zuckerberg lui-même est attendu à la barre.
Ces affaires s’inscrivent dans une vague plus large de litiges comparant les Big Tech au scandale du tabac des années 90. Les plaignants soutiennent que les entreprises savaient pertinemment les risques liés à leurs produits, mais ont choisi de minimiser ou de dissimuler ces dangers pour préserver leur modèle économique basé sur le temps passé.
- Algorithmes de recommandation ultra-efficaces
- Fonctionnalités de type “infinite scroll” et autoplay
- Systèmes de streaks et de récompenses sociales
- Notifications push personnalisées et imprévisibles
- Design favorisant la comparaison sociale (likes, vues, etc.)
Ces éléments, communs à presque toutes les applications sociales actuelles, sont précisément ceux mis en cause dans les différentes procédures.
Les arguments de défense : liberté d’expression et analogie médiatique
Les entreprises se défendent en invoquant le Premier Amendement de la Constitution américaine. Elles comparent leurs algorithmes de recommandation au choix éditorial d’un journal ou d’une chaîne de télévision : “Nous décidons simplement quel contenu mettre en avant, comme n’importe quel média.”
Cette ligne de défense a permis jusqu’ici d’obtenir plusieurs dismissals de plaintes similaires, notamment grâce à l’article 230 du Communications Decency Act. Mais la multiplication des affaires et l’évolution de l’opinion publique pourraient changer la donne.
Si les plaignants l’emportent, les conséquences pourraient être colossales : redesign forcé des interfaces, milliards de dollars de compensations, et peut-être une nouvelle vague de régulation spécifique aux produits numériques “addictifs”.
Quelles leçons pour les entrepreneurs et marketeurs ?
Dans un monde où l’attention est devenue la ressource la plus rare, de nombreuses startups cherchent encore à maximiser le time spent. Mais l’affaire Snap rappelle que cette quête peut avoir un coût humain et juridique très élevé.
Voici quelques pistes concrètes pour concevoir des produits plus éthiques sans sacrifier la croissance :
- Mettre en place des limites de temps quotidiennes par défaut (et les rendre difficiles à désactiver pour les mineurs)
- Réduire la fréquence et l’intensité des notifications push
- Créer des “pauses intentionnelles” dans l’expérience utilisateur (ex : écran de fin de Reel avec message bien-être)
- Transparence accrue sur le temps passé et l’impact psychologique
- Éviter les mécaniques de type “streak” ou récompenses qui créent de l’anxiété en cas de rupture
- Intégrer dès le départ des experts en psychologie et éthique numérique dans les équipes produit
Ces choix peuvent sembler contre-intuitifs pour maximiser l’engagement à court terme, mais ils construisent une relation de confiance durable avec les utilisateurs – et évitent potentiellement des catastrophes judiciaires.
Vers une nouvelle ère de responsabilité numérique ?
L’affaire Snap n’est probablement que le début. Avec la montée en puissance des préoccupations autour de la santé mentale des jeunes générations, les législateurs du monde entier scrutent de près les pratiques des plateformes sociales.
En Europe, le Digital Services Act et le Digital Markets Act imposent déjà des obligations de transparence et de modération. Aux États-Unis, plusieurs États ont adopté ou envisagent des lois limitant l’accès des mineurs aux réseaux sociaux ou imposant des garde-fous parentaux renforcés.
Pour les fondateurs et investisseurs tech, la question n’est plus “comment capter le plus d’attention possible ?” mais plutôt “comment créer de la valeur durable sans détruire la santé mentale de nos utilisateurs ?”
Le règlement Snap pourrait n’être qu’une première fissure dans le mur. Si les prochains procès aboutissent à des verdicts défavorables aux plateformes, nous pourrions assister à une refonte complète des modèles économiques et des interfaces qui ont dominé la dernière décennie.
Conclusion : l’attention n’est plus un dû
Longtemps considérée comme une externalité acceptable de la croissance numérique, l’addiction aux écrans est en train de devenir un risque juridique et réputationnel majeur. Les entrepreneurs d’aujourd’hui ont l’opportunité – et la responsabilité – de construire la prochaine génération d’applications : engageantes sans être manipulatrices, captivantes sans être destructrices.
Le dossier Snap montre qu’il n’est plus possible d’ignorer les signaux d’alerte. Que vous lanciez une app de productivité, un réseau professionnel ou un outil de communication, posez-vous la question : mon produit aide-t-il les gens à vivre mieux, ou les piège-t-il dans une boucle sans fin ?
La réponse à cette question pourrait bien déterminer non seulement le succès financier de votre projet, mais aussi son héritage éthique dans les années à venir.
(Environ 3200 mots)







