Imaginez un instant : l’Europe regorge de talents scientifiques et d’innovations révolutionnaires issues de ses universités et laboratoires, mais trop souvent ces pépites peinent à franchir le cap du scaling industriel. Elles lèvent des millions en early stage, puis se heurtent à un mur financier quand il s’agit de passer en production de masse ou de conquérir les marchés mondiaux. C’est précisément ce constat qui a motivé la création d’un nouveau géant du venture : Kembara, le fonds de Mundi Ventures qui vient de boucler un premier closing impressionnant de 750 millions d’euros.
Dans un écosystème où les startups deep tech et climate tech demandent des tickets bien plus conséquents que les pure players SaaS, cette annonce marque un tournant. Pour les entrepreneurs, investisseurs et observateurs du monde tech, c’est le signal que l’Europe se muscle enfin sur le segment growth. Plongeons ensemble dans les détails de cette levée record et ses implications pour l’avenir du business tech en Europe.
Un contexte européen en pleine mutation
L’Europe n’a jamais manqué d’idées brillantes. Des spin-offs universitaires aux prototypes de rupture, le continent excelle dans la recherche fondamentale. Pourtant, un rapport récent soulignait un problème structurel : des milliards sont investis en seed et Series A dans le climat et la deep tech, mais une grande partie des entreprises s’effondrent ou se vendent prématurément faute de capitaux growth adaptés.
Les raisons sont multiples : technologies capitalistiques intenses, cycles longs de R&D, besoins en manufacturing, concurrence mondiale écrasante. Résultat ? Beaucoup de startups européennes finissent acquises par des géants américains ou asiatiques, privant le Vieux Continent de champions souverains. C’est ce « scale-up problem » que Yann de Vries, co-fondateur de Kembara, martèle depuis des années.
L’Europe n’a pas de problème d’innovation. Elle n’a pas de problème de startup. Le problème qu’elle a, c’est un problème de scale-up.
– Yann de Vries, co-fondateur et GP de Kembara
Cette phrase résume parfaitement l’enjeu. Et Mundi Ventures, déjà actif depuis plusieurs années sur le continent, a décidé de passer à la vitesse supérieure avec son cinquième fonds, le plus ambitieux à ce jour.
Kembara : un véhicule sur-mesure pour la deep tech growth
Officiellement lancé en 2023, Kembara est géré par une équipe dédiée au sein de Mundi Ventures, avec des bureaux à Madrid, Londres, Barcelone et Paris. Le fonds cible principalement les Series B et C, avec des tickets initiaux compris entre 15 et 40 millions d’euros pour une vingtaine de participations.
Mais la taille du véhicule (750 M€ au first close, cible finale autour de 1 milliard voire 1,25 milliard selon certains filings) permet d’envisager des follow-on massifs : jusqu’à 100 millions d’euros par entreprise. C’est colossal pour le paysage européen, où peu de fonds osent aller aussi loin sur des actifs aussi risqués.
- Focus sectoriel : clean energy, stockage d’énergie, matériaux durables, IA avancée, robotique, computing quantique, espace, dual-use et défense
- Géographie : majoritairement Europe, avec une ouverture aux synergies globales
- Approche : equity + solutions non-dilutives (venture debt, etc.) pour optimiser la structure capitalistique
Cette combinaison equity + non-dilutif est l’un des aspects les plus innovants. Yann de Vries, qui a vécu de l’intérieur les difficultés de Lilium (l’avion électrique qui a malheureusement fait faillite après avoir levé plus d’un milliard), sait à quel point lever uniquement en equity peut devenir toxique pour des entreprises capital-intensives.
Une équipe de choc aux profils complémentaires
Derrière ce fonds, on retrouve des pointures du venture européen et international. Javier Santiso, fondateur de Mundi Ventures et ancien dirigeant chez Khazanah (le fonds souverain malaisien), apporte son réseau mondial et sa vision stratégique. Yann de Vries, ex-Atomico et ex-Lilium, connaît les pièges du scaling deep tech.
À leurs côtés : Robert Trezona (expert climate tech), Pierre Festal (deep tech chevronné), et Siraj Khaliq (ex-Atomico, fondateur de The Climate Corporation) en tant que senior strategic advisor. Ensemble, ils cumulent plus de 100 ans d’expérience dans le domaine.
Cette diversité de backgrounds (investisseurs, opérateurs, industriels) est un atout majeur pour accompagner des fondateurs qui doivent jongler entre R&D, supply chain globale et contraintes réglementaires.
Le rôle clé des LPs institutionnels et géopolitique
Le premier closing a été rendu possible grâce à un ancrage massif : 350 millions d’euros du European Investment Fund via l’European Tech Champions Initiative dès 2024. Viennent ensuite des souverains européens, fondations, banques et corporates stratégiques.
Ces investisseurs ne se contentent pas de signer un chèque : beaucoup souhaitent co-investir directement dans les « winners » du portefeuille. Cette approche aligne les intérêts et permet de mobiliser encore plus de capitaux quand une opportunité se présente.
Il y aura beaucoup de soutien de la part des fonds souverains européens, des gouvernements, des corporations, pour pousser et construire ces champions européens en deep tech.
– Yann de Vries
La dimension géopolitique est assumée : souveraineté technologique, dual-use, défense. Dans un monde où les semi-conducteurs, le quantique, l’espace et l’énergie deviennent des enjeux stratégiques, garder ces technologies en Europe (ou du moins sous contrôle européen) est devenu prioritaire.
Leçons tirées des échecs passés et vision long terme
L’expérience Lilium a laissé des traces. Yann de Vries explique que l’entreprise a souffert d’un manque cruel de capitaux growth au bon moment. Mais ce traumatisme a été formateur : il a rencontré des dizaines d’équipes européennes traversant les mêmes difficultés.
Autre exemple souvent cité : DeepMind, revendu trop tôt à Google faute de capitaux locaux suffisants pour scaler. Kembara veut éviter ces scénarios en offrant non seulement de l’argent, mais aussi des connexions industrielles, supply chain et accès à des marchés globaux.
Le nom « Kembara » signifie « voyager » ou « errer » en malais, avec une connotation de chemin humble vers l’excellence. Un clin d’œil aux origines malaisiennes de Javier Santiso et à l’ouverture internationale du fonds pour le second closing.
Comparaison avec les autres acteurs du marché
Kembara n’est pas seul. On observe une vague de méga-fonds growth en Europe : Elaia et Lazard avec LEC (tickets 20-60 M€), Plural qui viserait jusqu’à 1 milliard, ou encore d’autres initiatives souveraines. Mais peu combinent à ce point la taille, l’expertise sectorielle et l’approche hybride equity/non-dilutif.
Pour les fondateurs deep tech, cela signifie plus d’options pour rester indépendants, scaler en Europe et viser un statut de champion mondial sans passer par la case « exit précoce » ou « dépendance US ».
Perspectives pour les startups et l’écosystème
Pour les entrepreneurs en Series B/C dans la deep tech ou le climat, Kembara représente une bouffée d’oxygène. Des tickets conséquents, des follow-on, des co-investisseurs institutionnels puissants, et une équipe qui parle le même langage technique et industriel.
À plus long terme, ce type de fonds contribue à rééquilibrer l’écosystème européen : moins de brain drain, plus de licornes souveraines, renforcement de la compétitivité face aux États-Unis et à la Chine. C’est aussi une réponse aux appels répétés de la Commission européenne pour créer des « European champions ».
- Plus de capitaux locaux pour les phases industrielles
- Meilleure optimisation de la dilution pour les fondateurs
- Soutien stratégique sur supply chain et géopolitique
- Signal fort aux talents : l’Europe peut scaler des deep techs
Conclusion : vers une seconde Renaissance européenne ?
Javier Santiso parle de « seconde Renaissance » européenne, avec Kembara dans le rôle des Médicis modernes. L’analogie est audacieuse, mais elle illustre bien l’ambition : financer massivement les percées scientifiques qui redéfiniront le XXIe siècle, tout en les ancrant solidement sur le sol européen.
Avec 750 millions d’euros déjà sécurisés et un closing final en vue, Kembara s’impose comme un acteur incontournable du paysage venture 2026. Pour les startups ambitieuses, c’est une opportunité rare. Pour l’Europe, c’est un pas décisif vers plus de souveraineté technologique et d’indépendance stratégique.
Restez attentifs : les prochains investissements de Kembara pourraient bien révéler les noms des futurs champions européens de la deep tech et du climat. Et pour les investisseurs, entrepreneurs ou décideurs qui lisent ces lignes, la question n’est plus « l’Europe peut-elle scaler ? », mais « comment va-t-elle le faire ? ». Avec Kembara, la réponse commence à se dessiner.
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