Imaginez un instant : des milliers de projets open source font tourner l’internet mondial, les applications que nous utilisons tous les jours, les serveurs des plus grandes entreprises… et pourtant, une immense majorité de leurs mainteneurs travaillent bénévolement, souvent jusqu’à l’épuisement. Cette situation paradoxale perdure depuis des décennies. Mais en ce début 2026, un projet ambitieux pourrait bien changer la donne de manière structurelle et pérenne.
Une nouvelle initiative baptisée Open Source Endowment vient officiellement de voir le jour sous statut 501(c)(3). Portée par un investisseur venture chevronné et soutenue par certains des plus grands noms du logiciel libre, elle ambitionne ni plus ni moins que de créer un fonds doté capable de soutenir financièrement les projets open source les plus critiques… pour toujours.
Le nerf de la guerre : pourquoi l’open source souffre toujours d’un cruel manque de financement
Le logiciel libre représente aujourd’hui entre 50 et 55 % de la stack technologique moyenne des entreprises. Des systèmes d’exploitation (Linux), des bases de données (PostgreSQL, Redis), des bibliothèques omniprésentes (OpenSSL, Lodash), des frameworks web (React, Vue.js)… tout repose sur du code ouvert, souvent maintenu par une poignée de personnes, parfois une seule.
Pourtant, les chiffres sont implacables : jusqu’à 86 % des contributeurs open source ne sont pas rémunérés pour leur travail. Seuls ceux qui ont la chance d’être employés par une entreprise qui leur laisse du temps pour contribuer (Google, Meta, Microsoft, AWS…) ou ceux qui ont réussi à monétiser leur projet via un modèle dual licensing / SaaS échappent à cette précarité.
« Il n’existe aucune source de financement durable pour les mainteneurs open source. Et c’est un problème vraiment majeur. »
– Konstantin Vinogradov, fondateur de l’Open Source Endowment
Les tentatives pour corriger ce déséquilibre existent depuis longtemps : fondations (Linux Foundation, Python Software Foundation, Apache…), sponsoring corporate direct, dons ponctuels, crowd-funding, Open Collective… Mais ces solutions restent fragiles, dépendantes de la bonne volonté des entreprises donatrices et souvent insuffisantes face à l’ampleur des besoins.
L’idée disruptive : un véritable fonds de dotation (endowment) pour l’open source
Konstantin Vinogradov, ancien General Partner chez Runa Capital et spécialiste des logiciels open source, infrastructure et IA, connaît bien le sujet. Il a côtoyé les modèles d’endowments universitaires américains, ces gigantesques fonds qui investissent des milliards et ne dépensent qu’une fraction de leurs revenus chaque année, assurant ainsi une pérennité quasi-éternelle.
Pourquoi ne pas appliquer exactement le même principe à l’open source ? C’est l’hypothèse de base de l’Open Source Endowment. Plutôt que de chercher des dons annuels ou des subventions temporaires, l’objectif est de constituer un capital important, de l’investir intelligemment, puis de ne distribuer qu’une partie raisonnable des rendements chaque année, de façon prévisible et indépendante.
L’ambition affichée est claire : atteindre 100 millions de dollars d’actifs sous gestion dans les sept prochaines années. Un chiffre ambitieux, mais pas déraisonnable quand on regarde les montants levés ces dernières années dans la tech et l’IA.
Un casting de prestige derrière le projet
Pour crédibiliser cette vision de long terme, l’initiative s’est entourée de figures respectées du monde du logiciel libre et de l’entrepreneuriat tech :
- Thomas Dohmke, ex-CEO de GitHub, aujourd’hui fondateur d’Entire (qui a levé 60 M$)
- Mitchell Hashimoto, créateur de HashiCorp (vendu 6,4 milliards $ à IBM en 2025)
- Paul Copplestone, fondateur et CEO de Supabase
- Un cofondateur de NGINX
- Les créateurs de Vue.js et de cURL
- Des cadres d’Elastic, Spotify, et bien d’autres
Plus de 50 donateurs se sont déjà engagés, pour un total de plus de 750 000 $ de promesses de dons à date. Le projet vient tout juste d’obtenir son statut officiel 501(c)(3), ce qui ouvre la voie à des dons défiscalisés aux États-Unis.
Comment seront choisis les projets soutenus ?
L’Open Source Endowment ne compte pas arroser tous les projets sans distinction. Une gouvernance et des critères précis ont été définis :
- Nombre d’utilisateurs ou de dépendances directes (combien de projets ou d’entreprises reposent sur ce logiciel ?)
- Caractère critique pour la sécurité, l’infrastructure ou l’économie numérique
- Absence de financement structurel existant (ni Alpha-Omega de la Linux Foundation, ni sponsoring massif, ni fondation dédiée bien dotée)
- Évaluation qualitative par un board déjà constitué
L’objectif est donc de combler les trous dans la raquette, en priorisant les projets qui risquent le plus de s’effondrer faute de soutien financier stable.
Pourquoi les modèles actuels ne suffisent plus
Depuis l’épisode Heartbleed en 2014 (une vulnérabilité critique dans OpenSSL maintenu par un développeur quasi seul), la communauté a pris conscience du problème. Pourtant, les solutions mises en place restent limitées :
- La Linux Foundation Alpha-Omega a distribué 5,8 M$ en 2025… sur 14 projets seulement
- Anthropic donne 1,5 M$ à la Python Software Foundation en 2026… alors qu’elle lève 30 milliards la même année
- Certains mainteneurs refusent les gros sponsors corporate par peur de perdre leur indépendance (exemple récent dans la communauté Ruby avec Shopify)
« La seule façon de soutenir l’open source de manière durable, c’est avec des fonds privés. »
– Konstantin Vinogradov
Un fonds de dotation indépendant, qui ne dépend ni d’une seule entreprise ni d’un appel annuel aux dons, offre une stabilité et une neutralité que les autres modèles peinent à garantir.
Les défis d’un tel modèle dans la tech
Construire un endowment de 100 M$ n’est pas une mince affaire, surtout dans un écosystème habitué aux cycles rapides et aux valorisations explosives. Parmi les obstacles :
- La patience requise : les endowments classiques mettent 20–30 ans pour atteindre une taille critique
- La sélection rigoureuse des projets pour éviter le saupoudrage
- La gestion des investissements (actions, VC, crypto ?)
- La transparence vis-à-vis de la communauté open source
Mais si le pari est réussi, l’Open Source Endowment pourrait devenir une sorte de « Fondation Bill & Melinda Gates » du logiciel libre : une institution pérenne, indépendante et capable de faire la différence sur plusieurs générations de technologies.
Quelles leçons pour les entrepreneurs et marketeurs tech ?
Pour les fondateurs de startups SaaS, d’outils IA, de plateformes crypto ou d’infrastructures, ce mouvement rappelle plusieurs vérités essentielles :
- L’open source reste le meilleur levier d’adoption massive et de construction de communauté
- Mais il faut penser très tôt le modèle économique pour ne pas dépendre uniquement de la charité ou du sponsoring
- Les entreprises qui utilisent massivement de l’open source ont une responsabilité (et un intérêt bien compris) à contribuer financièrement
- La durabilité du socle technologique sur lequel repose toute l’économie numérique devient un enjeu stratégique majeur
Dans un monde où l’IA accélère encore le rythme d’innovation, où les dépendances logicielles se multiplient, sécuriser et financer durablement les briques fondamentales de l’écosystème n’est plus une question philanthropique : c’est une question de résilience systémique.
Vers une nouvelle ère de philanthropie technologique ?
Avec l’explosion des valorisations dans l’IA, les exits spectaculaires et l’accumulation de richesse chez certains fondateurs et investisseurs, on assiste peut-être à l’émergence d’une nouvelle vague de philanthropie tech ciblée sur l’infrastructure numérique commune.
L’Open Source Endowment pourrait n’être que le premier d’une série d’initiatives similaires. Si le modèle fait ses preuves, d’autres fonds pourraient voir le jour pour soutenir des niches spécifiques : sécurité, confidentialité, IA éthique, protocoles décentralisés, etc.
Pour l’instant, le projet reste jeune. Mais avec un tel alignement d’étoiles (personnalités, ambition, timing), il mérite toute notre attention. Car derrière cette initiative se joue peut-être la pérennité même de l’écosystème open source qui a permis l’explosion technologique des 25 dernières années.
Et vous, que pensez-vous de cette approche par endowment ? Est-ce la solution que l’open source attend depuis toujours, ou simplement une belle utopie de plus ?







