Imaginez une startup qui, en une seule levée de fonds, parvient à se proclamer licorne à plus d’un milliard de dollars tout en ayant vendu une partie significative de ses parts à moitié prix. Cela peut sembler illogique, presque frauduleux. Et pourtant, c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui dans l’écosystème des startups d’intelligence artificielle. En 2026, alors que la course à l’IA fait rage, une nouvelle mécanique de valorisation fait son apparition et divise les observateurs : la vente simultanée de la même équité à deux prix radicalement différents.
Ce phénomène n’est pas une anomalie passagère. Il reflète à la fois l’extrême compétition entre fonds d’investissement, la soif de « headline valuation » chez les fondateurs, et une forme de bulle qui rappelle les excès observés quelques années plus tôt. Mais derrière cette stratégie audacieuse se cachent des opportunités réelles… et des risques majeurs pour l’avenir des entreprises concernées.
Quand une seule levée devient deux en un
Traditionnellement, une startup passait par plusieurs tours de table successifs : seed, Série A, Série B… chaque fois avec une valorisation en hausse. Mais lever des fonds prend du temps, mobilise énormément les fondateurs et détourne l’attention du produit. Pour contourner ce problème, certains lead investors ont inventé une astuce : structurer un tour unique en deux tranches de prix distinctes.
Le principe est simple sur le papier. Le fonds leader injecte une grosse partie de son ticket à une valorisation « raisonnable », disons 450 millions de dollars. Puis, il complète son investissement (souvent une part plus modeste) à une valorisation beaucoup plus élevée, par exemple 1 milliard. Les investisseurs suivants, eux, n’ont accès qu’au prix le plus haut. Résultat : la société peut officiellement annoncer une valorisation d’un milliard de dollars, même si le prix moyen réellement payé est bien inférieur.
« C’est un signe que le marché est incroyablement compétitif pour les venture capital firms qui veulent remporter les deals. »
– Jason Shuman, General Partner chez Primary Ventures
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit actuel. Les meilleurs deals en IA sont sursouscrits. Les VC de premier rang sont prêts à tout pour sécuriser leur place au cap table, y compris accepter une valorisation headline stratosphérique qui sert surtout de signal marketing.
Les cas concrets qui font parler
Parmi les exemples les plus médiatisés, on retrouve Aaru, une startup spécialisée dans la recherche client synthétique. Selon plusieurs sources concordantes, Redpoint Ventures a investi une large part de son chèque à 450 millions de dollars de valorisation, puis une portion plus faible à 1 milliard. Les autres participants ont suivi au prix d’un milliard. Résultat : Aaru peut légitimement se présenter comme une licorne, même si son blended valuation est nettement plus basse.
Un autre cas emblématique est Serval, une solution d’helpdesk boostée à l’IA. Sequoia aurait accédé à un prix d’entrée à 400 millions, tandis que le tour annoncé en décembre valorisait l’entreprise à 1 milliard de dollars pour 75 millions levés. Là encore, la mécanique est la même : un lead investor privilégié, des suiveurs qui paient le prix fort pour entrer dans le club très fermé des actionnaires.
Ces exemples ne sont pas isolés. Plusieurs investisseurs confient que ce type de structure était quasi inexistant il y a encore deux ans. Aujourd’hui, il devient une arme de négociation prisée par les fondateurs qui veulent maximiser à la fois le montant levé et le storytelling qui accompagne l’opération.
Pourquoi les fondateurs adorent cette mécanique
Pour une startup en hyper-croissance dans l’IA, le prix affiché n’est pas qu’un chiffre. C’est un outil de recrutement, de vente et de positionnement stratégique. Voici les principaux bénéfices perçus :
- Attirer les meilleurs talents dans un marché ultra-concurrentiel
- Convaincre de gros clients corporate qui préfèrent travailler avec des « leaders de marché »
- Créer un effet FOMO (fear of missing out) auprès des VC concurrents
- Augmenter la visibilité médiatique et la crédibilité globale
- Justifier des salaires et des stock-options très élevés
En clair : une valorisation à un milliard, même partiellement artificielle, change la perception externe de l’entreprise. Elle passe du statut de « prometteuse » à celui de « futur leader incontesté ».
Le revers de la médaille : les risques d’un château de cartes
Mais toute médaille a son revers. Atteindre une valorisation headline très élevée impose une pression énorme sur la trajectoire future. Comme le rappelle Jason Shuman :
« Ces entreprises sont attendues à lever leur prochain tour au-dessus de ce headline price, sinon ce sera considéré comme un down round punitif. »
– Jason Shuman
Un down round n’est pas seulement une baisse de valorisation. C’est un signal négatif puissant qui peut :
- Diluer fortement fondateurs et employés
- Fragiliser la confiance des clients enterprise
- Rendre plus difficile le recrutement de talents seniors
- Provoquer un effet domino auprès des investisseurs existants
Jack Selby, managing director chez Thiel Capital, va encore plus loin en comparant cette course aux extrêmes valorisations à un numéro d’équilibriste :
« Si vous vous mettez sur ce fil très haut, il est très facile de tomber. »
– Jack Selby, Thiel Capital & Copper Sky
Le souvenir cuisant de la correction de 2022 reste dans toutes les mémoires. Beaucoup de sociétés qui avaient surfé sur des valorisations gonflées ont dû ensuite restructurer, licencier massivement et parfois disparaître.
Une bulle qui rappelle les excès passés ?
Wesley Chan, co-fondateur de FPV Ventures, ne mâche pas ses mots :
« On ne peut pas vendre le même produit à deux prix différents. Seules les compagnies aériennes y arrivent. »
– Wesley Chan, FPV Ventures
Pour lui, cette pratique est symptomatique d’un marché qui frôle la bulle. Quand l’argent est abondant et que la peur de rater le prochain OpenAI ou Anthropic pousse les investisseurs à surenchérir, les garde-fous traditionnels sautent. Les valorisations deviennent alors plus un outil de communication qu’un reflet fidèle de la valeur intrinsèque.
Pourtant, il serait réducteur de tout balayer d’un revers de main. Certaines de ces startups IA génèrent effectivement une traction exceptionnelle : ARR en forte croissance, contrats signés avec des Fortune 500, avancées technologiques majeures. Le marché paie cher aujourd’hui parce qu’il anticipe des monopoles ou quasi-monopoles demain.
Quel impact sur l’écosystème global ?
Cette mécanique de valorisation à deux vitesses crée plusieurs effets en cascade :
- Barrière à l’entrée accrue pour les joueurs n°2 et n°3 dans chaque vertical IA
- Concentration du capital chez une poignée de licornes autoproclamées
- Pression accrue sur les fondateurs pour maintenir une croissance fulgurante
- Distorsion du marché du travail tech : salaires et packages equity gonflés dans ces boîtes
- Risque systémique si plusieurs de ces licornes « artificielles » devaient corriger fortement
Pour les entrepreneurs qui ne font pas partie du cercle très fermé des « chosen ones », la barre est placée très haut. Il devient encore plus difficile de lever à des conditions raisonnables quand les médias et les candidats ne jurent que par les valorisations à neuf zéros.
Comment naviguer dans cet environnement en tant que founder ou investisseur ?
Pour les fondateurs :
- Pesez soigneusement l’intérêt court terme (storytelling, recrutement) contre le risque long terme (pression sur la prochaine levée)
- Communiquez de manière transparente en interne sur la blended valuation réelle
- Préparez un plan B solide en cas de retournement de marché
Pour les investisseurs :
- Regardez toujours le blended price payé par les insiders, pas seulement le headline
- Questionnez la soutenabilité de la trajectoire de croissance implicite
- Diversifiez pour limiter l’exposition à une potentielle correction sectorielle
Vers une normalisation ou une explosion ?
Il est encore trop tôt pour savoir si cette pratique deviendra la norme ou restera une curiosité de la bulle IA de 2025-2026. Ce qui est certain, c’est qu’elle cristallise les tensions actuelles du marché : abondance de capital d’un côté, rareté des deals exceptionnels de l’autre, et une peur viscérale de rater le train.
Une chose est sûre : les fondateurs qui sauront transformer ces valorisations spectaculaires en résultats concrets et durables seront les grands gagnants de la décennie. Les autres risquent de rejoindre la longue liste des licornes déchues qui ont brillé un instant avant de s’effondrer sous le poids d’attentes intenables.
Dans un secteur où tout va très vite, la vraie question n’est finalement pas « à combien es-tu valorisé aujourd’hui ? », mais « seras-tu toujours là, en position de force, dans trois ans ? ».
Et vous, que pensez-vous de cette pratique ? Stratégie de génie ou prémices d’une nouvelle correction douloureuse ?






