Joby Aviation Rachète Resonant Sciences Pour 500 M$

Et si la prochaine révolution de la mobilité aérienne ne se jouait pas uniquement dans les cieux urbains, mais aussi dans les programmes confidentiels de la défense ? C’est précisément le pari que vient de formuler Joby Aviation en annonçant l’acquisition de Resonant Sciences pour 500 millions de dollars en cash et en actions. Derrière ce chiffre impressionnant se cache une manœuvre stratégique qui révèle comment les startups de l’aviation électrique tentent de survivre au long et coûteux chemin vers la certification civile.

Alors que la plupart des acteurs du secteur eVTOL peinent encore à générer des revenus significatifs, Joby a choisi une voie pragmatique : s’offrir un business déjà rentable dans la défense pour financer le développement de ses taxis aériens électriques. Cette opération, officialisée via un dépôt réglementaire, marque un tournant clair dans la trajectoire de l’entreprise californienne.

Une acquisition qui change la donne pour Joby

Resonant Sciences, basée dans l’Ohio, n’est pas une startup naissante. Spécialisée dans les systèmes radiofréquence et les capteurs, elle affiche déjà 100 millions de dollars de chiffre d’affaires sur les douze derniers mois. Plus important encore, elle dispose d’un accès privilégié aux programmes classifiés du gouvernement américain. En l’intégrant, Joby ne se contente pas d’acheter de la technologie : elle acquiert une source de revenus immédiats et une crédibilité renforcée auprès des décideurs militaires.

Le nouvel ensemble formera une division défense dédiée, dirigée par J. Micah North, cofondateur et actuel PDG de Resonant Sciences. Cette structure absorgera l’ensemble des projets militaires de Joby, notamment le développement d’aéronefs hybrides turbine-électrique et hydrogène-électrique, ainsi que sa stack technologique d’autonomie. Le reste de l’entreprise pourra ainsi se concentrer pleinement sur la certification, la fabrication et le lancement commercial de son taxi aérien électrique S4.

Cette séparation claire des activités illustre une maturité stratégique rare dans le secteur. Trop souvent, les startups eVTOL tentent de tout faire en même temps : développement civil, partenariats militaires, levées de fonds et communication grand public. Joby choisit de compartimenter pour gagner en efficacité.

Le contexte : pourquoi la défense attire les acteurs eVTOL

Le marché de la mobilité aérienne urbaine reste prometteur, mais sa temporalité est longue. Entre la certification FAA, la construction d’usines, la formation des pilotes et l’acceptation du public, plusieurs années séparent encore la plupart des projets de revenus récurrents. Pendant ce temps, les cash-flows négatifs s’accumulent et les actionnaires s’impatientent.

La défense, elle, offre des contrats pluriannuels, des budgets prévisibles et une tolérance plus élevée aux risques technologiques. Les besoins en aéronefs VTOL autonomes ou semi-autonomes pour des missions de reconnaissance, de logistique ou de projection de forces sont réels. Joby l’avait déjà compris en signant l’an dernier un accord avec L3Harris Technologies pour explorer un aéronef hybride gaz-turbine à décollage et atterrissage vertical, capable de voler de manière autonome.

Ce projet s’appuie sur la plateforme S4 existante. Si Joby a historiquement misé sur une motorisation 100 % électrique, elle a démontré en 2024, sous contrat gouvernemental, une version hybride hydrogène-électrique capable de parcourir 521 miles, soit plus du double de l’autonomie de son prototype batterie. Cette flexibilité énergétique devient un atout majeur pour les applications militaires, où l’autonomie et la disponibilité opérationnelle priment souvent sur les considérations purement environnementales.

Développer, certifier et produire en masse des eVTOL est un processus long et extrêmement coûteux. Les actionnaires s’enthousiasment pour la tech de rupture jusqu’au moment où ils demandent quand arrivera l’argent.

– Analyse reprise de l’article original de Kirsten Korosec sur TechCrunch

Une stratégie déjà éprouvée : l’exemple Blade

Ce n’est pas la première fois que Joby utilise l’acquisition pour générer des revenus à court terme. L’an dernier, l’entreprise a racheté l’activité d’hélicoptères de Blade Air Mobility pour environ 125 millions de dollars. Cette opération lui a offert un réseau de 12 terminaux dans des marchés stratégiques comme New York, avec des bases à JFK, Newark, Manhattan et Wall Street.

Le résultat s’est immédiatement fait sentir dans les comptes. Au deuxième trimestre, Joby a annoncé 38,6 millions de dollars de revenus, dont 36,2 millions provenaient précisément de Blade. Cette injection de cash a permis de rassurer les investisseurs tout en donnant à l’entreprise une présence concrète dans le transport aérien de passagers, même si le mode de propulsion restait encore traditionnel.

L’acquisition de Resonant Sciences s’inscrit dans la même logique, mais avec une dimension stratégique plus profonde. Là où Blade apportait principalement du chiffre d’affaires et une base clients, Resonant apporte à la fois des revenus, de la propriété intellectuelle et un accès privilégié aux circuits de décision de la défense américaine.

Les synergies technologiques entre Resonant et Joby

Les systèmes radiofréquence et de détection de Resonant Sciences ne sont pas anodins pour un constructeur d’eVTOL. Dans un environnement urbain dense, la détection d’obstacles, la communication sécurisée et la gestion du trafic aérien à basse altitude deviennent critiques. En environnement militaire, ces mêmes technologies permettent de renforcer la furtivité, la résilience aux interférences et la capacité de perception de l’environnement.

Joby dispose déjà d’une expertise poussée en systèmes de vol autonomes. En combinant cette stack logicielle avec les capteurs et les solutions RF de Resonant, l’entreprise se positionne pour proposer des plateformes plus complètes, capables de répondre aussi bien aux exigences civiles de sécurité qu’aux spécifications militaires les plus strictes.

Cette complémentarité technique explique en partie le prix élevé de la transaction. 500 millions de dollars pour une société générant 100 millions de revenus annuels représente un multiple significatif, qui reflète la valeur stratégique de l’accès aux programmes classifiés et de la propriété intellectuelle accumulée.

Les implications pour le marché des eVTOL

Cette opération envoie un signal fort à l’ensemble du secteur. Alors que plusieurs concurrents peinent à lever de nouveaux fonds ou à convaincre les régulateurs, Joby démontre qu’il est possible de construire un modèle hybride : d’un côté la vision long terme de la mobilité urbaine électrique, de l’autre des activités génératrices de cash dans des marchés adjacents.

On peut s’attendre à ce que d’autres acteurs explorent des voies similaires. Certains se tourneront vers le cargo, d’autres vers les services d’urgence ou la logistique industrielle. La défense, avec ses budgets massifs et sa tolérance au risque, restera probablement l’un des terrains de jeu les plus attractifs pour ceux qui disposent déjà d’une plateforme VTOL mature.

Pour les investisseurs, le message est également clair. Les pure-players qui n’ont aucune source de revenus intermédiaire risquent de se retrouver sous pression croissante. Ceux qui, comme Joby, réussissent à diversifier leur modèle tout en restant focalisés sur leur cœur de métier civil, pourraient sortir renforcés de la phase de consolidation qui s’annonce.

Les défis qui restent à relever

L’acquisition ne résout pas tous les problèmes. La certification du S4 auprès de la FAA reste un chantier majeur. Les délais de certification pour les aéronefs électriques à décollage vertical sont encore incertains, et tout retard supplémentaire pèse lourdement sur la trésorerie et sur la confiance des marchés.

Par ailleurs, l’intégration de Resonant Sciences devra être menée avec soin. Faire cohabiter une culture startup californienne orientée mobilité urbaine avec une entreprise de l’Ohio habituée aux exigences de sécurité nationale n’est pas trivial. La création d’une division défense distincte est une bonne idée sur le papier, mais son exécution demandera de la discipline organisationnelle.

Enfin, la question de l’autonomie reste centrale. Les programmes militaires poussent clairement vers des solutions sans pilote ou avec supervision minimale. Or, le cadre réglementaire civil pour les vols autonomes de passagers est encore très restrictif. Joby devra naviguer entre ces deux mondes sans diluer sa proposition de valeur principale.

Une leçon de pragmatisme pour les startups deeptech

Au-delà du secteur aéronautique, cette opération offre une leçon plus large aux startups deeptech. Quand le cycle de développement d’un produit est long et capitalistique, la tentation est grande de rester purement visionnaire jusqu’au bout. Pourtant, les entreprises qui survivent sont souvent celles qui trouvent des ponts vers des marchés adjacents capables de générer du cash plus rapidement.

Joby a d’abord été une histoire de mobilité urbaine électrique. Elle est devenue, par nécessité et par opportunité, une entreprise multi-segments capable de servir à la fois les voyageurs d’affaires new-yorkais et les forces armées américaines. Cette dualité n’est pas une trahison de la vision initiale : c’est une condition de sa réalisation.

Les fondateurs et dirigeants de startups dans l’IA, la robotique, l’énergie ou la biotech gagneraient à observer attentivement ce type de manœuvres. La pureté technologique est séduisante, mais la survie financière l’est davantage.

Ce que révèle le multiple de valorisation

Payer 500 millions de dollars pour une société qui génère 100 millions de revenus annuels n’est pas anodin. Ce multiple de 5x le chiffre d’affaires (et probablement bien plus élevé sur l’EBITDA) reflète plusieurs éléments : la qualité des contrats défense, le caractère stratégique des technologies RF et de détection, et la rareté des actifs capables d’apporter immédiatement de la crédibilité militaire à un acteur civil.

Dans un contexte où de nombreuses startups eVTOL se négocient encore sur des multiples de cash-burn plutôt que de revenus, cette transaction montre aussi que les acheteurs stratégiques sont prêts à valoriser fortement les synergies. Resonant n’était peut-être pas une cible évidente pour un fonds purement financier. Pour Joby, elle représente un accélérateur.

Perspectives à moyen terme

Dans les prochains mois, plusieurs indicateurs permettront de juger du succès de cette stratégie. D’abord, la capacité de la nouvelle division défense à maintenir et développer le portefeuille de contrats de Resonant. Ensuite, l’avancée concrète des projets hybrides turbine-électrique et hydrogène-électrique. Enfin, les progrès sur la certification civile du S4.

Si Joby parvient à démontrer que les revenus défense peuvent réellement financer une partie du développement civil sans diluer l’attention managériale, elle aura inventé un modèle que d’autres s’empresseront de copier. Dans le cas contraire, l’opération restera une belle histoire de diversification, mais sans transformation durable du business model.

Pour l’instant, le message envoyé au marché est clair : Joby refuse de rester prisonnière du timing long de la certification eVTOL. Elle construit, pièce par pièce, les conditions de sa propre résilience financière.

Les points clés à retenir

  • Joby Aviation acquiert Resonant Sciences pour 500 millions de dollars en cash et actions
  • Resonant génère déjà 100 millions de dollars de revenus annuels et dispose d’accès aux programmes classifiés
  • Une division défense dédiée sera créée, dirigée par le PDG de Resonant
  • Cette stratégie fait écho au rachat de Blade Air Mobility, qui a apporté l’essentiel des revenus récents de Joby
  • Les synergies portent sur les technologies radiofréquence, les capteurs et l’autonomie
  • L’objectif est de financer le long chemin vers la certification civile des eVTOL

En définitive, cette acquisition illustre parfaitement la tension permanente qui traverse les startups de rupture : comment rester fidèle à une vision lointaine tout en construisant, jour après jour, les conditions de sa propre survie. Joby Aviation vient de répondre à cette question de manière particulièrement concrète. Reste à savoir si d’autres acteurs du secteur auront le courage et les moyens de suivre le même chemin.

Le marché de la mobilité aérienne urbaine n’en est encore qu’à ses balbutiements. Les prochaines années diront si les stratégies de diversification comme celle de Joby permettront réellement d’accélérer l’arrivée des taxis volants dans nos villes, ou si elles ne feront que prolonger artificiellement la vie d’entreprises encore trop éloignées de la rentabilité civile. Une chose est certaine : l’ère des pure-players eVTOL sans revenus intermédiaires touche probablement à sa fin.

Pour les observateurs du secteur tech et startup, l’affaire Resonant Sciences restera un cas d’école. Elle montre qu’une acquisition bien ciblée peut transformer un problème de timing en opportunité de renforcement stratégique. Dans un monde où les cycles de développement deeptech s’allongent, cette leçon pourrait bien devenir essentielle.

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