Imaginez travailler sur l’un des projets les plus ambitieux de l’humanité : construire des fusées capables d’emmener l’Homme sur Mars. L’excitation est palpable, l’innovation bouillonne, mais à quel prix ? Chez SpaceX, à Starbase au Texas, cette quête effrénée de progrès s’accompagne malheureusement d’une série d’accidents graves qui interrogent sur la gestion des risques dans les startups technologiques les plus disruptives.
Récemment, un nouvel incident impliquant une grue a fait les gros titres, rappelant que derrière les rêves spatiaux se cachent des réalités humaines bien terre-à-terre. Un ouvrier a été sérieusement blessé, et les autorités fédérales enquêtent. Cet événement n’est pas isolé et soulève des questions cruciales pour tous les entrepreneurs et managers du secteur tech : comment concilier vitesse d’exécution et sécurité des équipes ?
Que s’est-il passé exactement à Starbase le 15 novembre ?
Le 15 novembre 2025, Eduardo Cavazos, un ouvrier sous-traitant employé par CCC Group pour le compte de SpaceX, construisait un mur en béton sur le site de Starbase. Une opération de levage avec une grue tournait mal : un support métallique vertical de plus de 500 kilos s’est détaché et l’a écrasé.
Les conséquences sont dramatiques. Fractures de la hanche, du genou et du tibia, sans compter les blessures au cou, à la tête, aux épaules, au dos et aux jambes. Les avocats de la victime estiment que des traitements lourds – physiothérapie, médicaments quotidiens, gestion de la douleur chronique, voire interventions chirurgicales – seront nécessaires à vie.
Dans une version amendée de la plainte déposée début décembre, un détail choc émerge : l’opérateur de la grue aurait été vu en train d’utiliser son téléphone portable juste avant l’accident. Il aurait abaissé brutalement la charge, la faisant heurter le sol, surprenant les ouvriers au pied de la structure, avant de la remonter soudainement – moment précis où le support s’est détaché.
« En toute probabilité raisonnable, [Cavazos] a et/ou devra suivre une physiothérapie, des médicaments quotidiens, un traitement de gestion de la douleur et/ou une intervention chirurgicale pour tenter de contrôler la douleur causée par ces blessures. »
– Extrait de la plainte déposée par les avocats d’Eduardo Cavazos
La victime poursuit à la fois SpaceX et CCC Group pour négligence, pointant du doigt un manque de vérification des fixations, l’absence d’avertissements adéquats et d’autres manquements présumés aux protocoles de sécurité.
Un deuxième accident de grue en 2025 sous enquête OSHA
L’agence fédérale américaine de la sécurité au travail, l’OSHA (Occupational Safety and Health Administration), a ouvert une « enquête de réponse rapide » après que SpaceX a signalé l’incident. Cela implique une demande d’informations détaillées à l’entreprise avant de décider d’une inspection sur site.
Mais ce n’est pas la première fois cette année. Fin juin 2025, une grue s’était effondrée à Starbase – un événement capturé en direct par des caméras de passionnés. L’OSHA enquête également sur cet incident, sans que l’on sache encore si des blessés étaient à déplorer.
Ces deux affaires s’inscrivent dans une liste croissante d’incidents sur ce site en pleine expansion, où Elon Musk pousse ses équipes à développer à marche forcée le programme Starship.
Un historique préoccupant de sécurité à Starbase
Les problèmes de sécurité à Starbase ne datent pas d’hier. Dès 2014, un employé avait trouvé la mort sur le site naissant. En 2023, une enquête de Reuters avait révélé de nombreux accidents graves jusque-là passés sous silence.
Les données publiques sont éloquentes. En 2024, le taux d’incidents enregistrables (TRIR – Total Recordable Incident Rate) à Starbase atteignait environ 4,27 blessures pour 100 travailleurs. À titre de comparaison :
- Site d’essais de McGregor (Texas) : 2,48
- Siège de Hawthorne (Californie) : 1,43
- Moyenne nationale de l’industrie aérospatiale : 1,6
Debbie Berkowitz, ancienne responsable OSHA, qualifiait déjà ce chiffre de « drapeau rouge » indiquant des problèmes sérieux de sécurité à corriger impérativement.
Plus récemment, SpaceX a écopé d’une amende de 7 000 dollars pour ne pas avoir signalé dans les délais une blessure grave – amende finalement contestée et réglée à l’amiable.
Pourquoi tant d’accidents dans une entreprise aussi innovante ?
Pour les entrepreneurs tech, l’histoire de SpaceX est fascinante… et instructive. L’entreprise incarne la culture du « move fast and break things » poussée à l’extrême, mais appliquée cette fois à des machines de plusieurs centaines de tonnes.
Elon Musk impose un rythme infernal pour atteindre ses objectifs martiens. Résultat : une expansion fulgurante de Starbase, avec notamment la construction d’une immense usine de 65 000 m² baptisée « Gigabay », censée produire jusqu’à 1 000 Starship par an d’ici fin 2026.
Cette pression se répercute sur la sécurité :
- Recours massif à la sous-traitance, parfois moins formée aux risques spécifiques
- Horaires exténuants rapportés par d’anciens employés
- Culture d’entreprise valorisant l’audace au détriment parfois des procédures
- Manque de transparence sur les incidents
Pourtant, SpaceX n’est pas une petite startup bricolant dans un garage. C’est une entreprise valorisée à plus de 200 milliards de dollars, avec des contrats majeurs auprès de la NASA et du Département de la Défense.
Les leçons pour les startups et scale-ups tech
Cet épisode chez SpaceX offre des enseignements précieux à toute l’écosystème entrepreneurial, particulièrement dans les secteurs à forte intensité technologique et capitalistique.
1. La sécurité n’est pas négociable, même en hypercroissance
Beaucoup de fondateurs rêvent de devenir « le prochain Elon Musk ». Mais copier le style sans intégrer les garde-fous peut mener à des drames humains et à des risques juridiques majeurs.
2. La culture d’entreprise façonne la réalité opérationnelle
Quand la devise implicite est « failure is an option » pour les fusées, elle ne doit pas s’appliquer aux vies humaines. Instaurer une culture où signaler un risque est valorisé plutôt que perçu comme un frein est essentiel.
3. La sous-traitance exige une vigilance accrue
Dans de nombreux projets tech (data centers, usines de batteries, etc.), les sous-traitants réalisent les tâches les plus dangereuses. Imposer les mêmes standards de formation et de supervision est crucial.
4. La transparence renforce la confiance
Paradoxalement, une communication ouverte sur les incidents et les mesures correctives peut améliorer l’image d’une entreprise innovante, plutôt que de chercher à tout minimiser.
La pression externe s’accroît sur SpaceX
Au-delà des enquêtes OSHA, SpaceX fait face à une pression politique croissante. Récemment, l’administrateur par intérim de la NASA, Sean Duffy, a publiquement critiqué l’entreprise pour son retard perçu sur le programme lunaire Artemis, alors qu’Elon Musk qualifiait les missions lunaires de « distraction » par rapport à Mars.
Duffy a même suggéré que la NASA pourrait se tourner vers Blue Origin (Jeff Bezos) pour devancer la Chine, attendue sur la Lune vers 2029.
Cette tension illustre parfaitement les enjeux géopolitiques et commerciaux du New Space : innovation rapide, oui – mais avec une responsabilité accrue.
Vers un changement de paradigme chez SpaceX ?
SpaceX n’a pas répondu aux sollicitations des journalistes sur cet accident. L’entreprise reste focalisée sur ses objectifs techniques impressionnants : nouveaux vols d’essai de Starship, déploiement de Starlink, préparation de missions habitées.
Mais ces incidents répétés pourraient forcer un tournant. Les startups qui grandissent doivent mûrir leurs processus, particulièrement en matière de sécurité et de gestion des risques humains.
Car au final, les plus grandes innovations ne valent rien si elles se construisent sur la souffrance de ceux qui les rendent possibles.
Pour les entrepreneurs qui nous lisent : inspirons-nous de l’audace de SpaceX, mais n’oublions jamais que la vraie mesure du succès d’une entreprise tech n’est pas seulement sa valorisation ou sa vitesse d’exécution – c’est aussi sa capacité à protéger ceux qui la font avancer.
(Article mis à jour avec les dernières informations disponibles au 17 décembre 2025)







