Imaginez un instant : une firme de capital-risque qui, en à peine seize années d’existence, devient l’une des plus puissantes au monde, rivalisant avec des légendes vieilles de plusieurs décennies. En janvier 2026, Andreessen Horowitz (plus connue sous le diminutif a16z) vient de réaliser l’impensable pour beaucoup : lever plus de 15 milliards de dollars en une seule vague de collecte. Un montant qui représente à lui seul plus de 18 % de tout le capital-risque investi aux États-Unis en 2025 selon Ben Horowitz lui-même.
Cette annonce n’est pas seulement un chiffre impressionnant jeté en pâture aux médias. Elle symbolise un changement profond dans l’écosystème technologique mondial : la concentration extrême du pouvoir financier, l’alliance assumée entre Big Tech, sphères politiques et capitaux souverains, et une vision très affirmée de ce que devrait être l’avenir technologique… surtout américain.
Quand 15 milliards deviennent la nouvelle norme chez a16z
Avec cette levée, Andreessen Horowitz dépasse désormais les 90 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Le cabinet se retrouve ainsi au coude-à-coude avec Sequoia Capital pour le titre officieux de plus gros fonds de venture au monde. Mais au-delà des chiffres absolus, c’est la répartition de cette nouvelle manne qui interpelle les entrepreneurs et investisseurs attentifs.
Voici comment se découpe cette collecte historique :
- 6,75 milliards pour le fonds Growth (investissements en late-stage)
- 1,7 milliard pour le fonds Apps
- 1,7 milliard pour le fonds Infrastructure
- 1,176 milliard pour American Dynamism
- 700 millions pour Bio + Health
- Et environ 3 milliards dispatchés sur d’autres stratégies venture plus classiques
On remarque immédiatement la place très importante accordée à la croissance et à l’infrastructure, deux segments qui absorbent aujourd’hui la majorité des très gros tickets. Mais c’est surtout l’émergence continue du fonds American Dynamism qui attire tous les regards.
American Dynamism : quand le VC finance la défense et la réindustrialisation
Lancé il y a quelques années, le fonds American Dynamism investit dans des secteurs que le capital-risque traditionnel évitait soigneusement : défense, aérospatial, industrie lourde, sécurité publique, éducation et logement. Parmi les paris les plus médiatisés :
- Anduril – systèmes autonomes de défense
- Shield AI – drones militaires intelligents
- Saronic Technologies – navires autonomes
- Castelion – missiles hypersoniques
Pourquoi un tel virage ? a16z l’explique sans détour : les États-Unis doivent absolument re-shorer leur industrie critique et reconstituer très rapidement leurs capacités de production militaire. Selon leurs propres estimations, en cas de conflit majeur (notamment autour de Taïwan), l’inventaire de missiles américain serait épuisé en à peine 8 jours, et il faudrait ensuite trois années pour le reconstituer. Un constat glaçant qui justifie, selon eux, des investissements massifs et rapides dans ces technologies.
« Le destin de la nouvelle technologie aux États-Unis repose en partie sur nos épaules. »
– Ben Horowitz, janvier 2026
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit actuel de la firme : il ne s’agit plus seulement d’investir pour faire x100, mais aussi pour participer activement à la suprématie technologique américaine sur le long terme.
L’omniprésence dans l’écosystème IA : du hardware aux applications
Si American Dynamism incarne la vision géopolitique d’a16z, l’intelligence artificielle reste sans conteste le pari le plus massif et le plus risqué de la firme. Andreessen Horowitz est présent à quasiment tous les étages de la stack IA :
- Infrastructure → Databricks, Snowpark, etc.
- Modèles de fondation → participations dans OpenAI, Mistral AI, xAI
- Applications grand public & entreprise → Character.AI, et des centaines d’autres startups
Cette stratégie « full-stack » permet à a16z de capter de la valeur à chaque niveau de la chaîne, même si les valorisations actuelles des fondations models font grincer des dents beaucoup d’investisseurs historiques.
Les relations très étroites avec les fonds souverains… et avec Mar-a-Lago
L’un des aspects les plus commentés (et les plus controversés) de cette levée concerne les origines d’une partie du capital. Si a16z reste très discret sur ses Limited Partners, plusieurs éléments sont aujourd’hui publics :
- CalPERS (le très gros fonds de pension californien) a investi 400 M$ en 2023
- Sanabil Investments (bras venture du PIF saoudien) est actionnaire depuis plusieurs années
Mais la connexion la plus visible reste sans doute la proximité croissante avec l’administration Trump 2.0. Depuis l’élection de novembre 2024, Marc Andreessen passe énormément de temps à Mar-a-Lago. Il a même travaillé comme « intern non rémunéré » au sein du Department of Government Efficiency dirigé par Elon Musk, participant au recrutement de hauts fonctionnaires, y compris dans les domaines de la défense et du renseignement.
Scott Kupor, tout premier salarié d’a16z en 2009, occupe depuis l’été 2025 la direction de l’Office of Personnel Management américain. Difficile de faire plus intégré au cœur de l’État.
Les succès historiques qui légitiment la machine à lever
Malgré les critiques et les interrogations sur la concentration de pouvoir, difficile de nier les performances passées d’Andreessen Horowitz. Parmi les plus emblématiques :
- Coinbase : 25 M$ investis → valorisation IPO à 86 milliards
- Airbnb → introduction en bourse à plus de 100 milliards
- Slack → rachat par Salesforce pour 27,7 milliards
- GitHub → revendu à Microsoft 7,5 milliards
Selon Tracxn, le portefeuille total compte aujourd’hui 115 licornes, 35 IPO et 241 exits par acquisition. Des statistiques qui continuent de rassurer les family offices, fonds souverains et institutions qui placent des milliards chez a16z.
Que retenir pour les entrepreneurs et investisseurs français ?
Pour les fondateurs européens, cette nouvelle donne impose plusieurs réflexions stratégiques :
- La fenêtre des valorisations folles en early-stage se referme très vite ; les fonds géants privilégient désormais massivement les tours late-stage et growth
- Les secteurs défense / dual-use / deeptech industriel deviennent extrêmement attractifs pour les plus gros tickets
- La proximité avec les sphères politiques et les capitaux souverains devient un avantage compétitif majeur (certains diront même indispensable)
- L’IA reste le thème numéro 1, mais la différenciation est de plus en plus difficile dans les applications « wrapper »
Pour les investisseurs français (family offices, institutionnels, VC locaux), la question est simple : peut-on continuer à ignorer des mastodontes qui lèvent 15 milliards d’un coup et qui captent désormais une part écrasante des meilleures opportunités ?
Vers une nouvelle ère de concentration du capital-risque ?
Andreessen Horowitz n’est pas le seul à grossir démesurément. SoftBank, Tiger Global (avant son repli), Sequoia, et plusieurs autres acteurs ont également franchi des paliers historiques ces dernières années. Mais a16z se distingue par sa capacité à articuler une vision idéologique très forte, à multiplier les bureaux sur tous les continents (y compris désormais Séoul pour la crypto), et à s’implanter au cœur des sphères décisionnelles politiques.
La question que tout l’écosystème se pose désormais : cette concentration extrême du capital est-elle une force pour l’innovation technologique mondiale… ou le signe avant-coureur d’un resserrement dangereux du pouvoir économique et idéologique ?
Une chose est sûre : avec 90 milliards sous gestion et une nouvelle collecte de 15 milliards en poche, Andreessen Horowitz a les moyens de ses très grandes ambitions. Et pour les dix prochaines années, il faudra compter avec eux… que cela nous plaise ou non.
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