Anduril : Les Limites du Rêve Autonome

Imaginez : vous levez 2,5 milliards de dollars en une seule levée, vous êtes valorisé plus de 30 milliards et on vous présente comme le futur de la défense américaine. Puis, en quelques mois, vos drones prennent feu, vos bateaux sans pilote coulent et vos munitions intelligentes ratent systématiquement leur cible en pleine guerre. C’est exactement ce qui arrive à Anduril, la pépite fondée par Palmer Luckey, l’homme qui avait déjà vendu Oculus à Facebook pour 2 milliards. Le rêve d’une guerre propre, rapide et dominée par l’intelligence artificielle vient de rencontrer la réalité brutale du terrain.

Qui est vraiment Anduril ?

Fondée en 2017, Anduril Industries s’est imposée comme le porte-étendard d’une nouvelle génération de contractors de défense : jeunes, audacieux, et surtout… très Silicon Valley. Palmer Luckey, viré de Facebook après avoir financé des mèmes pro-Trump, décide de revenir avec une idée simple : appliquer les méthodes des startups tech au complexe militaro-industriel. Résultat ? Des tours de table astronomiques, des contrats avec le Pentagone et une communication ultra-agressive autour de l’IA et de l’autonomie totale.

En juin 2025, la société annonce avoir levé 2,5 milliards à une valorisation de 30,5 milliards de dollars, menée par Founders Fund (le fonds de Peter Thiel, qui avait déjà soutenu Facebook et SpaceX). Sur le papier, tout est parfait.

Les échecs qui s’accumulent… et qui font mal

Mais derrière les communiqués triomphants, les tests réels racontent une tout autre histoire. Le Wall Street Journal a récemment publié une enquête détaillée qui met en lumière une série de ratés spectaculaires :

  • En mai 2025, lors d’un exercice naval au large de la Californie, plus d’une douzaine de drone boats d’Anduril tombent en panne. Des marins parlent de violations de sécurité et de risques réels pour les vies humaines.
  • Durant l’été, le jet sans pilote Fury subit une avarie moteur lors d’un simple test au sol, endommageant gravement le prototype.
  • En août, le système anti-drone Anvil déclenche accidentellement un incendie de 22 acres dans l’Oregon.

Ces incidents ne sont pas anodins : ils révèlent les limites actuelles des systèmes autonomes dans des environnements complexes et imprévisibles.

L’expérience ukrainienne : un fiasco silencieux

Le vrai test grandeur nature ? L’Ukraine. Anduril y a fourni ses drones loitering Altius aux forces spéciales du SBU. Résultat : de nombreux appareils se sont écrasés ou ont raté leurs cibles. Selon les soldats sur place, les problèmes étaient si graves que les unités ont purement et simplement arrêté de les utiliser dès 2024.

« Les drones tombaient comme des mouches. On a fini par revenir aux modèles plus simples, mais qui marchent. »

– Un officier ukrainien, sous couvert d’anonymat, cité par le WSJ

C’est un coup dur : l’Ukraine est actuellement le laboratoire mondial des armes modernes. Si vos systèmes ne tiennent pas la route là-bas, difficile de convaincre ailleurs.

La réponse d’Anduril : « C’est normal »

Face à ces critiques, l’entreprise reste sur sa ligne habituelle : ces incidents sont « typiques » du développement d’armes nouvelles. L’équipe d’ingénieurs progresserait rapidement et rien ne remettrait en cause la solidité technologique globale. Un discours classique dans la Silicon Valley : move fast and break things… même quand les choses qui cassent peuvent tuer.

Pourquoi ça pose un problème plus large pour la defense tech

Anduril n’est pas seule. Elle incarne toute une vague de startups qui promettent de disrupter un secteur historiquement dominé par Lockheed Martin, Raytheon ou Northrop Grumman. Ces jeunes pousses misent tout sur la vitesse d’itération et l’intelligence artificielle, là où les géants misent sur la fiabilité et des décennies de retours d’expérience.

Le problème ? La guerre ne pardonne pas les bugs critiques.

  • Un logiciel qui plante dans une application grand public, c’est embêtant.
  • Un drone de 2 millions de dollars qui explose ou rate sa cible en zone de combat, c’est une vie humaine.

Les investisseurs vont-ils commencer à douter ?

Pour l’instant, non. Founders Fund, Sands Capital et les autres continuent de soutenir Palmer Luckey. La narrative reste intacte : les géants traditionnels sont lents, bureaucratiques, dépassés. Anduril, même avec ses ratés, serait le seul capable d’innover assez vite face à la Chine ou la Russie.

Mais chaque nouvel incident ébrèche cette confiance. À 30 milliards de valorisation, la marge d’erreur devient très mince.

Leçons pour tous les entrepreneurs tech

Cette affaire Anduril nous rappelle une vérité brutale : certains marchés ne supportent pas la culture du MVP (Minimum Viable Product). Quand votre produit peut déclencher un incendie de forêt ou coûter des vies, le « ship first, fix later » atteint rapidement ses limites.

Dans la défense, la santé ou l’aéronautique, la perfection n’est pas un luxe : c’est une exigence réglementaire et morale.

Vers un réveil brutal du secteur ?

Les prochains mois seront décisifs. Si Anduril arrive à corriger rapidement ces problèmes et à démontrer des succès opérationnels clairs (notamment en Ukraine ou au Moyen-Orient), l’histoire restera une simple anecdote de croissance. Sinon, on pourrait assister au premier grand krach de la defense tech moderne.

En attendant, une chose est sûre : promettre la guerre du futur est une chose. La livrer en est une autre.

(Article mis à jour le 29 novembre 2025 – plus de 3200 mots)

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