Imaginez que vous avez passé des années à écrire un livre, à le peaufiner, à le faire publier… et qu’un jour, vous découvrez que ce travail intime et personnel sert de carburant gratuit à des entreprises valorisées à plusieurs centaines de milliards de dollars. C’est précisément le sentiment de colère et d’injustice qui anime aujourd’hui un groupe d’auteurs de renom, parmi lesquels le célèbre journaliste d’investigation John Carreyrou, connu pour avoir révélé au grand jour le scandale Theranos dans son best-seller Bad Blood.
En cette fin d’année 2025, une nouvelle salve judiciaire vient secouer le petit monde de l’intelligence artificielle générative. Six des acteurs les plus puissants du secteur sont directement visés par une plainte déposée par des écrivains déterminés à faire reconnaître leurs droits.
Les six géants dans le viseur des auteurs
Anthropic, Google, OpenAI, Meta, xAI et Perplexity se retrouvent au cœur d’une nouvelle action en justice pour violation massive du droit d’auteur. Les plaignants ne mâchent pas leurs mots : selon eux, ces entreprises auraient sciemment utilisé des copies piratées de leurs œuvres pour entraîner leurs grands modèles de langage (LLM).
Cette affaire n’est pas une première. Le paysage judiciaire autour de l’IA est déjà constellé de procès, de règlements amiables controversés et de décisions qui font débat. Mais cette nouvelle plainte se distingue par son ton particulièrement incisif et son refus de transiger sur le principe même de l’utilisation de contenus volés.
Le précédent Anthropic : un règlement qui divise profondément
Il y a quelques mois, une action collective contre Anthropic (la société derrière Claude) s’est conclue par un accord à l’amiable de 1,5 milliard de dollars – un montant qui peut paraître colossal au premier abord. Pourtant, quand on le rapporte au nombre d’œuvres concernées et aux revenus générés par ces technologies, beaucoup d’auteurs ont crié à la mascarade.
« Ce règlement semble servir les intérêts des entreprises d’IA bien plus que ceux des créateurs. »
Extrait de la nouvelle plainte déposée fin 2025
Les auteurs reprochent à ce type d’accord de balayer sous le tapis des milliers de réclamations individuelles de très forte valeur, au profit d’une indemnisation collective jugée dérisoire par rapport aux enjeux financiers colossaux en jeu.
Le juge avait d’ailleurs reconnu deux points essentiels dans l’affaire Anthropic :
- l’acte de piratage initial des livres est illégal
- mais l’utilisation ultérieure de ces copies piratées pour l’entraînement des modèles d’IA pouvait, selon lui, relever du fair use américain
C’est précisément sur ce deuxième point que les auteurs veulent désormais obtenir gain de cause et faire jurisprudence.
Pourquoi cette nouvelle plainte est différente
Contrairement à la plupart des actions précédentes qui se concentraient sur la question du fair use ou sur la quantité de contenu utilisé, les plaignants de cette nouvelle affaire mettent l’accent sur la connaissance et la volonté délibérée d’utiliser des contenus manifestement illicites.
Ils affirment que les entreprises mises en cause savaient pertinemment que les datasets massifs qu’elles exploitaient contenaient une proportion importante d’œuvres piratées, et qu’elles ont choisi de fermer les yeux pour accélérer leur développement tout en limitant les coûts.
Autre élément marquant : la présence de John Carreyrou. L’auteur de Bad Blood bénéficie d’une aura particulière. Journaliste d’investigation respecté, il a déjà prouvé sa capacité à tenir tête à des organisations très puissantes. Sa participation donne du poids et de la visibilité à cette procédure.
Les implications économiques pour les startups et scale-ups IA
Si cette plainte aboutit à une décision défavorable aux géants de l’IA, les conséquences pourraient être très lourdes :
- augmentation drastique du coût d’entraînement des futurs modèles
- obligation de négocier des licences massives avec les ayants droit
- frein potentiel à l’innovation pour les acteurs moins capitalisés
- rééquilibrage du rapport de force entre Big Tech et créateurs de contenus
Pour les startups qui développent des solutions IA verticales (notamment dans le marketing, la rédaction automatisée, la génération de contenu pour les réseaux sociaux), cette évolution pourrait signifier :
- des coûts de licence beaucoup plus élevés
- une obligation accrue de transparence sur les données utilisées
- un avantage concurrentiel temporaire pour ceux qui auront anticipé et signé des accords de licence avec des éditeurs ou des bases de données légales
Quel avenir pour le contenu de qualité à l’ère de l’IA ?
La question qui taraude aujourd’hui de nombreux entrepreneurs du numérique est simple : comment rémunérer correctement les créateurs tout en permettant à l’innovation technologique de continuer à progresser à un rythme soutenu ?
Plusieurs pistes commencent à émerger dans l’écosystème :
- la création de collectives de licensing regroupant des milliers d’auteurs et négociant en bloc
- des modèles de revenue-share sur les usages commerciaux générés par l’IA
- la mise en place de watermarks invisibles ou de signatures numériques permettant de tracer l’utilisation d’une œuvre
- des systèmes de micro-paiements automatisés pour chaque token généré à partir d’un contenu protégé
Ces solutions restent pour l’instant expérimentales, mais elles pourraient devenir incontournables dans les 24 à 36 prochains mois si les tribunaux venaient à donner raison aux auteurs.
Le point de vue des entrepreneurs tech
Du côté des fondateurs de startups IA, les avis sont très tranchés.
Certains estiment que sans accès à des datasets très larges, l’IA générative telle qu’on la connaît aujourd’hui n’aurait jamais pu émerger aussi rapidement. Ils défendent l’idée que l’entraînement sur des corpus massifs relève d’une forme de transformative use et ne concurrence pas directement la vente des livres originaux.
D’autres, au contraire, anticipent déjà le virage et signent des partenariats directs avec des maisons d’édition, des agences de presse ou des bases de données spécialisées. Ils considèrent que la transparence et l’éthique seront bientôt des avantages concurrentiels majeurs.
Et en Europe ?
Le cadre juridique européen est très différent. Le règlement sur l’IA (AI Act) et la directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique imposent déjà des obligations de transparence plus fortes aux fournisseurs de systèmes d’IA générative.
De plus, le concept de fair use n’existe pas en droit européen. La notion d’exception pour fouille de textes et de données (TDM) est encadrée de manière beaucoup plus stricte et peut être écartée par les ayants droit.
Si la jurisprudence américaine venait à évoluer dans le sens d’une protection renforcée des auteurs, cela aurait des répercussions très rapides sur le marché européen, qui représente déjà un enjeu stratégique majeur pour les acteurs de l’IA.
Conclusion : un moment charnière pour l’écosystème IA
Que l’on se place du côté des créateurs ou de celui des innovateurs technologiques, une chose est certaine : nous sommes à un tournant.
La façon dont les tribunaux, les régulateurs et les acteurs économiques répondront à cette nouvelle vague de procès déterminera en grande partie le modèle économique de l’IA générative pour les dix prochaines années.
Pour les entrepreneurs, marketeurs, créateurs de contenu et dirigeants de startups qui évoluent dans l’univers de l’intelligence artificielle, l’année 2026 s’annonce déjà comme une année charnière. Entre respect du droit d’auteur, innovation technologique et impératifs économiques, le chemin sera étroit… mais passionnant.
Une chose est sûre : les créateurs ne comptent plus se contenter de miettes. Et cette fois, ils ont décidé de monter le son.






