Imaginez un instant que vos données les plus stratégiques – celles de votre startup en hypercroissance, de votre scale-up fintech ou de votre SaaS B2B européen – soient soudainement accessibles à une juridiction étrangère sans que vous puissiez vous y opposer réellement. Cette menace, longtemps considérée comme théorique par beaucoup d’entrepreneurs tech, est devenue un sujet brûlant en 2026. Avec l’accélération des tensions géopolitiques et la multiplication des réglementations sur les flux de données, l’Europe cherche désespérément à reprendre le contrôle de son infrastructure numérique. C’est dans ce contexte qu’Amazon Web Services vient de frapper un grand coup : le lancement officiel de l’AWS European Sovereign Cloud.
Ce n’est pas simplement une nouvelle région AWS de plus. Il s’agit d’une infrastructure cloud entièrement repensée, physiquement et juridiquement isolée, conçue pour répondre aux exigences les plus strictes de souveraineté numérique. Pour les fondateurs, les DSI de startups et les responsables conformité des scale-ups européennes, cette annonce pourrait bien changer la donne dans les mois et années à venir. Décryptage complet.
Pourquoi la souveraineté numérique obsède l’Europe en 2026 ?
Depuis l’entrée en vigueur du RGPD en 2018, l’Europe a multiplié les signaux forts : Digital Services Act, Digital Markets Act, Data Act, AI Act… Mais le nerf de la guerre reste le même : le lieu réel de stockage et de traitement des données, et surtout le droit applicable à ces données.
Les trois hyperscalers américains (AWS, Azure, Google Cloud) dominent toujours plus de 65 % du marché européen du cloud public selon les dernières estimations 2025. Pourtant, même quand les données sont stockées dans une région francfort, paris ou stockholm, elles restent potentiellement soumises au Cloud Act américain de 2018 et au CLOUD Act renforcé par la jurisprudence ultérieure.
Concrètement, une demande judiciaire américaine peut obliger une entreprise américaine à fournir des données, même si elles se trouvent physiquement en Europe. Les clauses contractuelles types (SCC) et les décisions d’adéquation ne suffisent plus à rassurer les secteurs les plus sensibles : santé, finance, défense, énergie, transports critiques, administrations publiques.
« La dépendance technologique n’est plus acceptable quand la souveraineté des données devient un enjeu de sécurité nationale et de compétitivité économique. »
– Extrait d’un rapport parlementaire européen 2025
Les startups et scale-ups européennes ne sont pas épargnées. Beaucoup d’entre elles, même quand elles ciblent uniquement le marché européen, se retrouvent contraintes d’utiliser des clouds américains pour des questions de performance, d’écosystème et de coûts. Le paradoxe est total : on développe de l’innovation souveraine… sur une infrastructure qui ne l’est pas.
Qu’est-ce que l’AWS European Sovereign Cloud change vraiment ?
Contrairement aux régions AWS existantes en Europe (qui sont déjà au nombre de six), le European Sovereign Cloud est une entité complètement séparée. Pas de connexion automatique avec le backbone mondial d’AWS, pas de personnel américain ayant accès aux systèmes de contrôle, pas de métadonnées transitant hors UE.
Les points de rupture les plus forts annoncés par Amazon sont les suivants :
- Opérations menées exclusivement par du personnel résidant dans l’UE et soumis au droit européen
- Infrastructure physique isolée, capable de fonctionner de manière autonome même en cas de déconnexion du réseau AWS global
- Gestion des identités, des clés de chiffrement et des logs 100 % intra-UE
- Entité juridique européenne dédiée qui contracte directement avec les clients
- Verrouillage technique empêchant tout flux de données non autorisé vers l’extérieur de l’Union
La première région souveraine a été déployée dans le Brandebourg en Allemagne. D’autres Local Zones souveraines sont déjà annoncées en Belgique, aux Pays-Bas et au Portugal pour 2026-2027.
Région AWS classique vs Sovereign Cloud : le comparatif qui fait mal
Pour bien saisir l’ampleur du changement, voici un tableau comparatif clair :
Région AWS classique (ex. eu-central-1) vs AWS European Sovereign Cloud
- Gouvernance : Globale AWS → Entité européenne dédiée
- Personnel d’exploitation : International → Résidents UE uniquement
- Contrôle d’accès root : AWS Inc. → Entité UE
- Métadonnées & logs de gestion : Partiellement global → 100 % UE
- Dépendance réseau mondiale : Forte → Quasi nulle (autonomie prévue)
- Risque Cloud Act : Élevé → Très fortement réduit
Ce n’est plus du « cloud in Europe », c’est du cloud of Europe, du moins sur le papier.
Quels services sont déjà disponibles en 2026 ?
Bonne nouvelle pour les équipes techniques : AWS n’a pas lancé un produit squelettique. Dès le jour 1, plus de 90 services sont accessibles, couvrant l’essentiel des cas d’usage d’une startup ou scale-up moderne :
- Compute : EC2 (y compris Graviton), Lambda, Fargate
- Conteneurs & Orchestration : EKS, ECS, ECR
- Stockage : S3, EBS, EFS, Glacier
- Bases de données : RDS (PostgreSQL, MySQL, MariaDB), Aurora, DynamoDB
- IA / ML : SageMaker, Bedrock (accès aux modèles fondateurs), Rekognition, Comprehend
- Sécurité : KMS (clés souveraines), IAM Identity Center, Private CA, GuardDuty
- Réseau : VPC, Direct Connect, Transit Gateway
Des services plus avancés ou très récents (comme certains outils zero-ETL ou des capacités analytics très spécifiques) arriveront progressivement, mais le socle est déjà très solide pour migrer la majorité des workloads.
Les zones d’ombre et les questions qui restent en suspens
Malgré ces avancées impressionnantes, plusieurs points continuent d’alimenter les débats dans les cercles tech européens :
1. La chaîne juridique ultime – AWS reste une société américaine cotée au NASDAQ. En cas de conflit majeur entre les États-Unis et l’UE, jusqu’où tiendront les barrières techniques et contractuelles ? Personne n’a encore testé cette hypothèse en conditions réelles.
2. L’écosystème partenaire – Beaucoup d’ISV, d’intégrateurs et d’outils SaaS ne sont pas encore certifiés ou pleinement compatibles avec cette nouvelle stack souveraine. La migration peut donc engendrer des coûts et des délais supplémentaires.
3. Le prix – Sans surprise, l’isolation et les contraintes opérationnelles ont un coût. Les premières remontées terrain parlent d’un surcoût de 15 à 35 % selon les workloads par rapport aux régions classiques.
4. La concurrence – Microsoft avec son Cloud de Confiance (en partenariat avec Thales et Orange) et Google avec son offre Assured Workloads avancent aussi. Sans oublier les acteurs européens purs (OVHcloud, Scaleway, 3DS Outscale, Gaia-X).
Quel impact pour les startups et scale-ups européennes ?
Pour une jeune pousse SaaS qui traite des données personnelles ou financières européennes, l’équation devient soudain plus intéressante :
- Vous conservez l’ensemble de l’écosystème AWS que vos développeurs adorent
- Vous réduisez drastiquement le risque juridique extraterritorial
- Vous pouvez répondre aux appels d’offres publics et aux exigences de vos clients grands comptes
- Vous évitez de devoir maintenir deux stacks (un cloud US pour la R&D / US market, un cloud EU pour l’Europe)
Pour les startups deeptech ou celles qui travaillent déjà avec des acteurs de la défense, de la santé ou des infrastructures critiques, ce cloud souverain devient presque une obligation stratégique dès 2026-2027.
Et demain ? Vers un vrai choix souverain pour les entrepreneurs tech
L’arrivée de l’AWS European Sovereign Cloud n’est pas la fin de l’histoire, mais un chapitre majeur. Elle prouve que même les géants américains sont obligés de s’adapter aux exigences européennes quand la pression réglementaire et politique devient suffisamment forte.
Pour les fondateurs et les CTO européens, le message est clair : la souveraineté n’est plus un luxe réservé aux administrations. Elle devient un avantage compétitif, un argument commercial puissant face aux clients B2B et une assurance contre les risques géopolitiques futurs.
Reste maintenant à voir si les autres hyperscalers suivront le mouvement avec des offres équivalentes, et surtout si les entreprises européennes oseront franchir le pas malgré le surcoût initial. Une chose est sûre : en 2026, ignorer la question de la souveraineté du cloud relève désormais plus de la négligence que de l’inconscience.
Et vous, envisagez-vous déjà de tester ou de migrer vers ce nouveau cloud souverain ? Quels sont vos principaux freins ou au contraire vos motivations ?






