Imaginez une entreprise italienne quasi inconnue du grand public qui, en quelques années seulement, parvient à contrôler des applications et services utilisés par des centaines de millions de personnes chaque mois. Evernote, WeTransfer, Meetup, Vimeo, Eventbrite… la liste s’allonge et impressionne. Derrière ces noms familiers se cache Bending Spoons, un acteur discret mais redoutablement efficace qui applique une recette aussi simple que controversée : racheter des produits numériques populaires mais sous-exploités, puis les transformer radicalement pour en maximiser la rentabilité. Décryptage d’un phénomène qui redéfinit la consolidation dans l’univers tech européen.
En janvier 2026, lorsque Vimeo annonce des licenciements massifs touchant la quasi-totalité de ses équipes — y compris l’ensemble du département vidéo —, les regards se tournent immédiatement vers Milan. Car c’est bien Bending Spoons qui, après avoir déboursé 1,38 milliard de dollars en cash pour s’offrir la plateforme vidéo, imprime désormais sa marque : efficacité maximale, réduction drastique des effectifs, refonte des modèles économiques. Mais qui est réellement cette société que beaucoup découvrent seulement aujourd’hui ?
Des cendres d’une startup danoise à la naissance d’un empire discret
L’histoire commence loin des projecteurs. En 2011, une jeune pousse danoise nommée Evertale participe à la Startup Alley de TechCrunch Disrupt à San Francisco. L’application photo Wink séduit, lève des fonds… puis s’effondre rapidement. Plutôt que de jeter l’éponge, les fondateurs et quelques collaborateurs décident de persévérer ensemble. Ils déménagent à Milan et posent les bases de ce qui deviendra Bending Spoons en 2013.
Les premières années sont marquées par le développement d’applications maison, puis par de petites acquisitions. Mais c’est véritablement à partir de 2020-2022 que la machine s’emballe. L’équipe, dirigée par Luca Ferrari, affine une méthodologie très claire : identifier des produits qui possèdent une base d’utilisateurs solide mais qui stagnent ou sont mal gérés, les racheter à un prix raisonnable, puis appliquer une transformation profonde.
« Nous identifions des produits populaires que nous pensons pouvoir améliorer de l’intérieur comme de l’extérieur. »
– Luca Ferrari, co-fondateur et CEO de Bending Spoons
Cette citation résume parfaitement l’ADN de l’entreprise : pas de création from scratch à outrance, mais une obsession pour l’optimisation de ce qui existe déjà.
La recette Bending Spoons en cinq étapes
Derrière chaque rachat se dessine un schéma presque industriel. Voici les grandes lignes de ce playbook qui fait aujourd’hui débat dans l’écosystème tech :
- Repérer des actifs numériques avec une audience fidèle mais une croissance atone ou des propriétaires prêts à vendre
- Négocier des valorisations attractives (souvent bien inférieures aux pics historiques)
- Procéder rapidement à une réduction significative des équipes (parfois jusqu’à 100 % dans certains cas)
- Refondre l’expérience utilisateur, souvent en simplifiant et en recentrant sur les fonctionnalités payantes
- Optimiser agressivement la monétisation (hausse des prix, limitation des offres gratuites, introduction de nouveaux abonnements)
Cette approche, qui rappelle parfois les méthodes des fonds de private equity traditionnels, se distingue toutefois sur un point essentiel selon Bending Spoons : l’intention de conserver les actifs « pour toujours ». Pas de revente rapide, pas de « flip ». L’objectif affiché est de construire un portefeuille vivant de produits numériques à très grande échelle.
Les grandes acquisitions qui ont marqué les esprits
Si les premières opérations étaient restées relativement confidentielles, plusieurs rachats récents ont propulsé Bending Spoons sous les radars :
- Evernote (début 2023) : l’emblématique application de prise de notes, autrefois valorisée à plus d’un milliard, subit des coupes dans l’équipe et voit son offre gratuite fortement réduite.
- WeTransfer (juillet 2024) : le service de transfert de fichiers impose des limites plus strictes sur la version gratuite ; son cofondateur Nalden critique publiquement la nouvelle direction et annonce créer un concurrent.
- Meetup, StreamYard, Issuu, Brightcove… une accélération impressionnante en 2024.
- Vimeo (fin 2025, 1,38 Md$) : licenciements massifs début 2026 touchant notamment toute l’équipe vidéo.
- Eventbrite (décembre 2025, ~500 M$) : deal contesté en justice par des actionnaires.
- AOL (fin 2025) : rachat surprise d’une marque historique toujours utilisée par des millions de personnes pour leur messagerie.
À chaque fois, le même scénario : annonce enthousiaste, puis quelques mois plus tard, restructuration profonde et réactions souvent très critiques de la part des utilisateurs et anciens employés.
Un modèle économique qui divise profondément
Les partisans de Bending Spoons soulignent que beaucoup de ces services végétaient depuis des années, mal gérés par des propriétaires fatigués ou des groupes plus larges qui les considéraient comme secondaires. En injectant une discipline financière et technologique, l’entreprise parvient à rendre ces produits viables sur le long terme.
Les détracteurs, eux, dénoncent une approche purement extractive : réduction brutale des équipes créatives, dégradation volontaire de l’expérience gratuite pour forcer la conversion payante, perte de « l’âme » des produits. WeTransfer et Evernote en sont les exemples les plus cités.
« Ils achètent des produits aimés, puis les vident de leur substance pour en faire des machines à cash. »
– commentaire anonyme récurrent sur les réseaux professionnels
La réalité se situe probablement entre ces deux extrêmes : une optimisation nécessaire pour survivre dans un marché saturé, mais menée avec une agressivité qui heurte une partie de la communauté tech attachée à l’esprit originel de ces outils.
Valorisation explosive : de bootstrappé à décacorne européen
Longtemps autofinancée, Bending Spoons a commencé à ouvrir son capital à partir de 2022. En octobre 2025, une levée de 270 M$ combinée à une vente secondaire de 440 M$ propulse sa valorisation à 11 milliards de dollars, faisant d’elle l’un des rares décacornes européens.
Les quatre cofondateurs — Luca Ferrari, Matteo Danieli, Luca Querella et Francesco Patarnello — deviennent milliardaires selon les estimations de Forbes. Parmi les investisseurs, on retrouve des fonds prestigieux (Baillie Gifford, T. Rowe Price, Fidelity…) mais aussi des personnalités inattendues : Andre Agassi, Bradley Cooper, Eric Schmidt, The Weeknd, Xavier Niel, etc.
Avec 2,8 milliards de dollars de dette levés en parallèle et une trésorerie solide, Bending Spoons dispose aujourd’hui de moyens financiers comparables aux plus gros acteurs du secteur pour continuer sa stratégie de consolidation.
Quelles leçons pour les fondateurs et investisseurs ?
Le cas Bending Spoons interroge plusieurs croyances communes dans l’écosystème startup :
- Créer un produit iconique ne suffit pas toujours à garantir sa pérennité
- Une base d’utilisateurs fidèle a une valeur intrinsèque énorme, même sans hyper-croissance
- Il existe un marché pour des « consolideurs actifs » qui reprennent et transforment des actifs matures
- En Europe, il est possible de construire une entreprise de 10+ Md$ sans passer par la case licorne « consumer » à la Bolt ou Revolut
Pour les fondateurs qui envisagent une sortie, Bending Spoons représente désormais une option crédible : vente à un acteur européen cash-rich, acceptant de payer un multiple raisonnable sans exiger une croissance à deux chiffres perpétuelle.
Vers une introduction en bourse américaine ?
En novembre 2025, Luca Ferrari déclarait à Reuters que, le moment venu, une cotation sur le NYSE serait privilégiée pour bénéficier des multiples de valorisation américains. Les discussions avec plusieurs banques d’affaires ont déjà commencé.
Si l’IPO se concrétise, Bending Spoons pourrait devenir l’une des plus grosses introductions européennes de la décennie sur le sol américain, confirmant le retour en force de l’Europe sur la scène tech mondiale.
Perspectives 2026-2027 : jusqu’où ira le rouleau compresseur ?
Avec des noms comme AOL et Vimeo dans son portefeuille, Bending Spoons accède désormais à une catégorie d’actifs beaucoup plus visibles et stratégiques. Les rumeurs autour de Typeform ou d’autres SaaS européens persistantes laissent penser que 2026 sera encore une année très active en M&A.
La question centrale reste cependant la suivante : jusqu’où peut-on pousser l’optimisation sans aliéner définitivement les communautés d’utilisateurs et les créateurs qui font vivre ces plateformes ? La réponse que donnera Bending Spoons dans les prochains mois avec Vimeo, Eventbrite et les autres pépites récemment acquises sera scrutée de près par tout l’écosystème.
Une chose est sûre : le discret acteur milanais n’a plus rien d’anonyme. Il est en train de redessiner, à sa manière, le paysage des services numériques grand public et professionnels. Que vous aimiez ou détestiez sa méthode, impossible de nier son efficacité financière et stratégique.
Et vous, que pensez-vous de ce modèle ? Opportunité de renaissance pour des produits en perte de vitesse ou casse organisée de marques historiques ? La discussion est ouverte.






