Imaginez une scène qui semblait réservée aux films dystopiques : des agents fédéraux armés, masqués, tirant sur des citoyens américains dans les rues de Minneapolis. En ce début d’année 2026, la réalité a dépassé la fiction. Les opérations musclées de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) ont provoqué la mort d’au moins huit personnes, dont deux citoyens américains, Renee Good et Alex Pretti, un infirmier en soins intensifs. Ces événements choquants ont secoué les États-Unis, et même les cercles les plus influents de la Silicon Valley commencent à sortir de leur réserve habituelle.
Dans un contexte où de nombreuses entreprises technologiques ont noué des partenariats avec les autorités fédérales, où certains dirigeants siègent aux côtés du pouvoir ou participent à des dîners officiels, le silence n’est plus tenable. Les startuppers, les investisseurs et les patrons de Big Tech sont aujourd’hui confrontés à un choix moral et stratégique majeur : rester alignés sur les intérêts commerciaux ou défendre publiquement des valeurs humaines fondamentales.
Un climat de tension croissante entre tech et pouvoir
Depuis l’investiture de Donald Trump en 2025, les liens entre la Silicon Valley et la Maison Blanche se sont considérablement resserrés. Elon Musk a dirigé temporairement une agence gouvernementale, David Sacks pilote un conseil consultatif technologique, tandis que Mark Zuckerberg, Tim Cook et Sundar Pichai figuraient parmi les invités privilégiés lors de la cérémonie d’investiture. Ces proximités ont longtemps été perçues comme un atout stratégique pour les géants du numérique : contrats juteux, facilités réglementaires, projets d’infrastructure IA colossaux.
Mais la brutalité croissante des opérations d’ICE a fait basculer une partie de l’opinion dans la tech. Des collectifs internes comme ICEout.tech appellent désormais ouvertement leurs dirigeants à utiliser leur influence pour obtenir un changement de cap. En octobre 2025 déjà, plusieurs CEOs étaient parvenus à faire annuler une vaste opération prévue à San Francisco. Preuve que, lorsque la Silicon Valley parle d’une seule voix, Washington écoute.
Reid Hoffman : « On ne peut plus rester neutre »
Parmi les premières voix fortes à s’être élevées, celle de Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn et investisseur démocrate de longue date. Dans une tribune publiée dans le San Francisco Standard fin janvier 2026, il appelle sans détour la Silicon Valley à cesser toute tentative de neutralité.
« Nous, à Silicon Valley, ne pouvons pas plier le genou devant Trump. Nous ne pouvons pas nous recroqueviller en espérant que la crise s’estompe. Nous savons maintenant que l’espoir sans action n’est pas une stratégie — c’est une invitation pour Trump à piétiner tout ce qu’il voit, y compris nos propres intérêts commerciaux et de sécurité. »
– Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn
Hoffman insiste sur l’urgence d’une mobilisation collective. Selon lui, les événements de Minneapolis marquent un point de non-retour. Il se félicite de voir certains de ses pairs sortir du bois, même si le mouvement reste encore timide à ses yeux.
Sam Altman et le virage pragmatique d’OpenAI
Le PDG d’OpenAI, Sam Altman, incarne parfaitement les contradictions actuelles du secteur. Opposant affiché durant le premier mandat Trump, il a depuis noué des partenariats stratégiques avec l’administration, notamment autour du projet Stargate évalué à 500 milliards de dollars. Après la mort d’Alex Pretti, il s’est exprimé en interne via Slack :
« Ce qui se passe avec l’ICE va trop loin. Il y a une grande différence entre expulser des criminels violents et ce qui arrive maintenant, et nous devons rétablir cette distinction. Le président Trump est un leader très fort, et j’espère qu’il saura saisir ce moment pour unir le pays. »
– Sam Altman, message interne OpenAI
Altman refuse toutefois les postures « performatives ». Il rappelle que son entreprise n’a jamais suivi les modes idéologiques et promet d’agir « du mieux possible » sans multiplier les déclarations publiques tonitruantes. Une position qui divise au sein même de ses équipes.
Dario Amodei : défendre la démocratie à l’intérieur comme à l’extérieur
Chez Anthropic, Dario Amodei adopte un ton plus tranché. Dans une interview sur NBC, il rappelle que son entreprise n’a aucun contrat direct avec l’ICE, malgré ses partenariats avec le Département de la Défense et Palantir. Il développe une pensée nuancée :
« Nous devons être extrêmement prudents pour que les démocraties restent dignes d’être défendues. Certaines des choses que nous avons vues ces derniers jours m’inquiètent profondément à cet égard. »
– Dario Amodei, PDG d’Anthropic
Sur X, il évoque directement « l’horreur que nous voyons dans le Minnesota ». Une prise de position qui tranche avec le silence de nombreux autres acteurs de l’IA.
Tim Cook appelle à la désescalade
Du côté d’Apple, Tim Cook opte pour la retenue diplomatique. Dans un mémo interne daté du 27 janvier, il écrit :
« C’est le moment de la désescalade. J’ai eu une bonne conversation avec le président cette semaine où j’ai partagé mes vues, et j’apprécie son ouverture à discuter des sujets qui nous tiennent à cœur. »
– Tim Cook, mémo interne Apple
Une approche mesurée qui contraste avec les appels plus radicaux venus d’autres figures du secteur. Cook mise visiblement sur le dialogue en coulisses plutôt que sur la confrontation publique.
Les voix dissonantes de la nouvelle génération tech
Meredith Whittaker (Signal), Tony Stubblebine (Medium), Jeff Dean (Google DeepMind), James Dyett (OpenAI) ou encore Vinod Khosla ont tous exprimé leur indignation, souvent avec des mots très durs. Whittaker appelle à une « condamnation sans équivoque », Stubblebine autorise ses employés à participer à une grève générale, tandis que Khosla qualifie les agents d’ICE de « vigilantes machos ».
Ces interventions montrent que la fracture ne passe pas seulement entre entreprises pro et anti-administration, mais aussi entre générations et sensibilités au sein même des organisations.
Quelles leçons pour les entrepreneurs et startuppers ?
Pour les fondateurs de startups, investisseurs et marketeurs digitaux, ces événements soulèvent plusieurs questions stratégiques :
- Comment concilier croissance rapide et valeurs éthiques lorsque l’on travaille avec des données sensibles ou des contrats publics ?
- Quel est le vrai coût du silence face à des dérives autoritaires ? Perte de talents, boycott, dégradation de marque ?
- Comment transformer une crise en opportunité de positionnement différenciant (ex : communication transparente, produits respectueux de la vie privée) ?
- Les partenariats gouvernementaux restent-ils un levier de croissance incontournable en 2026 ou deviennent-ils un risque réputationnel majeur ?
Dans un monde où l’attention des consommateurs et des talents est devenue la ressource la plus rare, la capacité à prendre position de manière authentique et cohérente pourrait bien devenir un avantage concurrentiel décisif.
Vers une Silicon Valley plus politique ?
Longtemps, la tech s’est drapée dans une posture apolitique, se présentant comme une force de progrès neutre. Les événements de 2026 semblent marquer la fin de cette illusion. Les pressions internes, les attentes des employés les plus jeunes, la visibilité accrue des dérives autoritaires : tout concourt à pousser les leaders tech vers un engagement plus marqué.
Reste à savoir si cet engagement restera ponctuel et opportuniste ou s’il préfigure une transformation plus profonde des rapports entre Big Tech et pouvoir politique. Une chose est sûre : les mois à venir seront déterminants pour redéfinir la place de la technologie dans la société américaine… et mondiale.
Pour les entrepreneurs français et européens qui observent ces débats outre-Atlantique, la question est également posée : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour défendre nos valeurs lorsque les intérêts économiques et les pressions politiques s’entrechoquent ?
À suivre de très près.






