Imaginez qu’un simple virus informatique, créé par un étudiant dans les années 90, puisse des décennies plus tard attirer l’un des géants mondiaux de la tech dans une ville espagnole de taille moyenne. C’est précisément ce qui s’est produit à Málaga, où un petit programme malveillant inoffensif a déclenché une chaîne d’événements qui a transformé le paysage technologique local. Cette histoire mêle nostalgie, reconnaissance tardive et le pouvoir inattendu d’une passion née d’un défi universitaire.
En 1992, dans les couloirs de l’école polytechnique de Málaga, un jeune étudiant nommé Bernardo Quintero se retrouvait confronté à un mystérieux virus qui infectait les ordinateurs du campus. Ce qui aurait pu n’être qu’une simple nuisance informatique allait devenir le point de départ d’une carrière exceptionnelle en cybersécurité, menant à la création d’une startup rachetée par Google et à l’implantation d’un centre majeur en Europe du Sud.
Les origines inattendues d’une vocation cybersécurité
Lorsque Virus Málaga fit son apparition, il ne cherchait pas à détruire des données ni à voler des informations. Ce malware de 2610 octets se contentait de se propager discrètement et d’afficher un message caché anti-ETA, le groupe terroriste basque. Inoffensif dans ses effets directs, il représentait néanmoins un défi technique pour les étudiants et professeurs de l’époque.
Un enseignant a alors lancé un défi inhabituel : créer un antivirus capable de neutraliser ce virus. Bernardo Quintero, alors âgé de 18 ans, releva le gant. Ce qui n’était au départ qu’un exercice scolaire a profondément marqué le jeune homme. « Ce défi en première année d’université a éveillé en moi un intérêt profond pour les virus informatiques et la sécurité, et sans lui, mon parcours aurait été très différent », confie-t-il aujourd’hui.
Cette expérience a planté les graines d’une passion durable pour la lutte contre les menaces numériques. Des années plus tard, cette même passion conduirait Bernardo Quintero à fonder VirusTotal, une plateforme révolutionnaire d’analyse de fichiers suspects qui deviendra une référence mondiale dans le domaine de la cybersécurité.
VirusTotal : de la passion locale à l’acquisition par Google
VirusTotal est né de cette même curiosité technique qui avait été éveillée par le virus de Málaga. La plateforme permettait à quiconque de soumettre un fichier suspect pour qu’il soit analysé simultanément par des dizaines de moteurs antivirus différents. Une idée simple mais puissante qui a rapidement séduit la communauté de la sécurité informatique.
En 2012, Google a racheté VirusTotal, reconnaissant immédiatement la valeur stratégique de cet outil dans la lutte contre les menaces en ligne. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. L’acquisition a entraîné l’implantation à Málaga du Google Safety Engineering Center (GSEC), le principal centre européen de Google dédié à la cybersécurité.
Aujourd’hui, ce centre collabore étroitement avec l’Université de Málaga et contribue activement à faire de la ville un véritable hub de talents en cybersécurité. Ce qui avait commencé comme un petit virus étudiant s’est transformé en catalyseur d’un écosystème technologique dynamique dans le sud de l’Espagne.
« Être capable de boucler cette boucle maintenant, et de voir les nouvelles générations s’appuyer dessus, est profondément significatif pour moi. »
– Bernardo Quintero
Cette phrase résume parfaitement l’émotion qui a poussé Quintero, après plus de 30 ans, à chercher l’auteur du virus qui avait changé sa vie.
La quête émouvante de l’auteur du virus
En 2025, après avoir quitté ses fonctions managériales chez Google pour revenir à un rôle plus technique, Bernardo Quintero décide de résoudre le mystère qui le hante depuis ses années étudiantes : qui a créé Virus Málaga ?
Il replonge dans le code source du virus, réexamine les indices laissés par son créateur, et sollicite l’aide des médias espagnols pour diffuser sa quête. C’est alors qu’un indice décisif apparaît : une variante plus récente du virus contenait la signature « KIKESOYYO » – « Kike soy yo », autrement dit « Je suis Kike » en espagnol.
Peu après, un message direct reçu sur LinkedIn apporte un nouvel élément : un coordinateur de la transformation numérique de Cordoue affirme avoir été témoin de la création du virus par un camarade de classe. Il fournit un nom : Antonio Astorga. Mais la nouvelle est brutale : Antonio est décédé.
La sœur d’Antonio révélera plus tard que son prénom complet était Antonio Enrique Astorga – Kike pour sa famille. Le cercle se referme, mais trop tard pour une rencontre en personne. Le cancer avait emporté Antonio avant que Quintero puisse le remercier.
L’héritage d’Antonio Enrique Astorga
Antonio n’était pas un vandale. Son virus avait une vocation militante : diffuser un message contre le terrorisme de l’ETA et démontrer ses compétences en programmation. Passionné d’informatique, il deviendra plus tard professeur dans un lycée où une salle informatique porte désormais son nom en hommage.
Plus touchant encore : l’un de ses fils, Sergio, vient de terminer ses études d’ingénieur logiciel et s’intéresse particulièrement à la cybersécurité et à l’informatique quantique. Pour Bernardo Quintero, cette connexion entre générations représente une forme de continuité et d’espoir.
« Sergio est très représentatif du talent qui se forme aujourd’hui à Málaga », explique Quintero, soulignant comment l’implantation de VirusTotal puis du centre Google a contribué à créer un environnement propice à l’émergence de nouvelles vocations technologiques.
Málaga : l’ascension d’un hub cybersécurité européen
La ville de Málaga, traditionnellement connue pour son tourisme et son climat méditerranéen, est devenue en quelques années un acteur significatif de la tech européenne, particulièrement dans le domaine de la cybersécurité.
Plusieurs facteurs expliquent cette transformation :
- L’arrivée du Google Safety Engineering Center suite au rachat de VirusTotal
- Des partenariats renforcés entre l’université locale et les grandes entreprises tech
- Une politique active d’attraction des talents numériques par la municipalité
- Une qualité de vie attractive combinant climat agréable et coût de la vie raisonnable
- La création progressive d’un écosystème startup autour de la cybersécurité
Ces éléments ont créé un cercle vertueux : les opportunités professionnelles attirent les talents, qui à leur tour renforcent l’attractivité de la ville pour les entreprises technologiques.
Leçons pour les entrepreneurs et les territoires
Cette histoire extraordinaire offre plusieurs enseignements précieux pour les entrepreneurs, les décideurs locaux et les acteurs de l’écosystème tech :
1. Les opportunités naissent souvent des défis inattendus
Ce qui commence comme un simple exercice universitaire peut devenir le point de départ d’une carrière remarquable et d’un projet entrepreneurial à impact mondial. Les moments où l’on est obligé de résoudre un problème technique complexe sont souvent ceux qui révèlent et développent nos compétences les plus précieuses.
2. La reconnaissance tardive peut avoir un sens profond
Même si Bernardo Quintero n’a jamais pu rencontrer Antonio Astorga, le simple fait de découvrir son identité et de rendre hommage à son rôle dans cette histoire a apporté une forme de closure émotionnelle. Cela rappelle l’importance de reconnaître les influences et les rencontres qui marquent nos parcours, même des décennies plus tard.
3. Les écosystèmes tech naissent souvent d’ancrages locaux forts
L’histoire de Málaga démontre qu’un écosystème technologique ne naît pas nécessairement dans les capitales historiques. Une combinaison de talents locaux, d’investissements stratégiques d’acteurs majeurs et d’une vision claire des autorités locales peut transformer une ville moyenne en hub technologique spécialisé.
4. La cybersécurité reste un secteur à très fort potentiel
Dans un monde où les attaques numériques se multiplient et se sophistiquent, les compétences en cybersécurité constituent l’une des ressources les plus recherchées. Les territoires qui investissent dans la formation et l’attraction de ces talents se positionnent avantageusement pour les années à venir.
Impact sur l’écosystème startup espagnol et européen
L’arrivée de Google à Málaga n’a pas seulement créé des emplois directs. Elle a eu un effet multiplicateur sur l’ensemble de l’écosystème local :
- Augmentation du nombre d’étudiants s’orientant vers la cybersécurité
- Création de nombreuses startups dans le domaine de la sécurité numérique
- Arrivée d’autres grands acteurs technologiques observant le succès du modèle
- Développement de formations spécialisées en partenariat avec l’industrie
- Renforcement de la visibilité internationale de Málaga comme destination tech
Cet effet boule de neige illustre parfaitement comment un investissement stratégique d’un acteur majeur peut transformer durablement le paysage économique d’une région.
Perspectives d’avenir pour Málaga et la cybersécurité européenne
Alors que l’Europe cherche à renforcer sa souveraineté numérique et à faire face à des menaces toujours plus sophistiquées, le modèle de Málaga pourrait inspirer d’autres territoires. La combinaison d’un ancrage universitaire fort, d’une qualité de vie attractive et d’investissements ciblés de grands acteurs technologiques semble particulièrement efficace pour développer des compétences critiques.
Pour Bernardo Quintero, cette histoire est avant tout humaine. Au-delà des aspects techniques et économiques, c’est le parcours de deux passionnés d’informatique dont les destins se sont croisés indirectement à travers un petit programme de 2610 octets qui continue de résonner aujourd’hui.
« Un collègue brillant qui mérite d’être reconnu comme un pionnier de la cybersécurité à Málaga », écrit Quintero à propos d’Antonio Astorga. Cette reconnaissance posthume, plus de trente ans après les faits, clôt un chapitre tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour la prochaine génération de talents numériques andalous.
Dans le monde de la tech où les disruptions se succèdent à un rythme effréné, cette histoire rappelle que les plus belles réussites peuvent parfois trouver leur origine dans les moments les plus improbables… comme un petit virus étudiant apparu dans une ville espagnole au début des années 90.
Une belle leçon d’humilité et de persévérance pour tous les entrepreneurs et passionnés de technologie qui lisent ces lignes en ce début d’année 2026.







