Imaginez un instant : vous gérez un restaurant à Mumbai ou Delhi, les tables se remplissent grâce aux walk-ins, mais aussi via Zomato, Swiggy, EazyDiner et vos propres réservations directes. Chaque soir, c’est le même casse-tête pour savoir combien de couverts sont réellement disponibles, qui vient vraiment et comment optimiser vos revenus. Et si une seule plateforme pouvait tout centraliser, booster vos réservations et même vous aider à faire de la pub ciblée sur Meta ? C’est précisément le pari audacieux que vient de faire Eat App, une startup née à Dubaï, qui mise gros sur l’Inde en 2026.
Le 20 janvier 2026, TechCrunch révélait une opération stratégique majeure dans l’univers de la foodtech indienne. Eat App, déjà bien implantée dans plus de 90 pays, accélère fortement son développement sur le sous-continent avec une levée de fonds conséquente, une acquisition locale clé et surtout un partenariat qui pourrait changer la donne : celui avec Swiggy. Décryptage complet de cette manœuvre qui pourrait redessiner le paysage de la gestion des réservations en Inde.
Une levée de fonds XXL pour conquérir un marché colossal
Le chiffre a de quoi interpeller : Eat App vient de boucler une extension de sa Série B à hauteur de 10 millions de dollars, menée par PSG Equity via sa filiale Zenchef SAS. Cela porte le total levé par la société à plus de 23 millions de dollars depuis sa création il y a plus d’une décennie. À titre de comparaison, la Série B initiale en 2022 n’avait “levé” que 6 millions. Ce surinvestissement témoigne d’une conviction forte : l’Inde représente aujourd’hui le prochain grand terrain de jeu pour les solutions SaaS destinées à la restauration.
Le marché indien de la restauration hors domicile devrait dépasser les 85 milliards de dollars d’ici 2028, dont plus de la moitié provient du segment dine-in. Dans un pays où les habitudes évoluent très vite (hausse du pouvoir d’achat des classes moyennes urbaines, digitalisation massive), les restaurateurs cherchent désespérément des outils pour mieux piloter leur activité. Eat App arrive avec un produit mature, déjà testé dans des marchés exigeants comme les Émirats arabes unis, les États-Unis ou le Royaume-Uni.
En seulement douze mois, la startup est passée de quasiment zéro à plus de 2 000 restaurants actifs en Inde. Un rythme de croissance impressionnant qui s’explique par plusieurs leviers simultanés.
L’acquisition stratégique de ReserveGo : un raccourci malin
Plutôt que de tout construire from scratch en Inde, Eat App a préféré accélérer via une acquisition. En milieu d’année 2025, la société a racheté ReserveGo, une plateforme locale fondée en 2022 par Vijayan Parthasarathy. Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais il fait partie des vétérans du secteur : en 2014, il avait déjà lancé inResto, racheté en 2015 par Dineout (lui-même acquis plus tard par Swiggy en 2022). Une vraie filiation dans l’écosystème indien des réservations.
« ReserveGo a géré en moyenne 5 millions de réservations par mois au cours des 12 derniers mois, sans aucune interruption de service. »
– Vijayan Parthasarathy, fondateur de ReserveGo
Cette acquisition a permis à Eat App d’intégrer instantanément plus de 1 000 restaurants supplémentaires et surtout une expertise locale précieuse. Vijayan et son équipe apportent une connaissance fine des spécificités indiennes : fragmentation extrême du marché, importance des canaux multiples, sensibilité au prix, etc.
Partenariat avec Swiggy : quand le géant de la livraison devient allié
Le vrai coup de maître, c’est sans doute le partenariat noué avec Swiggy, récemment entré en bourse et devenu un acteur incontournable de l’économie numérique indienne. Swiggy n’a pas développé le produit Eat App, mais son équipe commerciale le promeut activement auprès de son immense base de restaurants partenaires.
Ensemble, ils commercialisent la solution sous la marque GroMax for India. Ce package inclut non seulement la gestion centralisée des réservations, mais aussi des outils de promotion sur Meta et sur l’écosystème Swiggy. Une combinaison puissante : visibilité + gestion opérationnelle + data agrégée.
« Il n’y a jamais eu de moment plus excitant pour l’industrie de la restauration en Inde, avec une adoption constante des consommateurs et des innovations permanentes. Nous croyons que l’accès à la technologie de pointe d’Eat App et à ses outils pilotés par l’IA va transformer la gestion des restaurants. »
– Arpit Mathur, Vice-Président Stratégie chez Swiggy
Grâce à ce partenariat, Eat App a franchi la barre symbolique des 2 000 restaurants et revendique plus de 8 millions de couverts servis en Inde d’ici fin 2025 via ses différents canaux. À titre de comparaison, Dineout (propriété de Swiggy) a géré 23,8 millions de couverts sur l’année 2025. Le potentiel de croissance reste donc énorme.
Pourquoi l’Inde ressemble au Golfe d’il y a 8-10 ans
Nezar Kadhem, CEO d’Eat App, ne cache pas son enthousiasme :
« Honnêtement, quand on regarde l’Inde, on voit beaucoup de similarités avec ce qu’on a vécu dans la région GCC il y a huit ou neuf ans, surtout à Dubaï. Nous avons construit là-bas l’infrastructure tech de base pour les restaurants. Nous voyons le même potentiel en Inde aujourd’hui. »
– Nezar Kadhem, CEO Eat App
Dans les Émirats, Eat App s’est imposée comme la référence pour les établissements haut de gamme. L’Inde présente des parallèles intéressants : urbanisation rapide, explosion de la classe moyenne, appétit pour les expériences premium, digitalisation galopante. Mais aussi des défis spécifiques : une concurrence locale très agressive, une fragmentation énorme et une sensibilité prix beaucoup plus marquée.
Les défis d’un marché ultra-concurrentiel
Malgré ces atouts, Eat App avance sur un terrain miné. Les obstacles sont nombreux :
- Les géants internationaux : SevenRooms, TableCheck, OpenTable sont déjà présents ou arrivent.
- Les acteurs locaux historiques : Petpooja, Posist dominent la gestion POS et la prise de commande.
- Les pure players de la livraison : Zomato et Swiggy eux-mêmes proposent des modules de réservation (via Dineout pour Swiggy).
- Une large partie des restaurants indiens fonctionnent encore majoritairement sur walk-in ou sur des outils très basiques (cahier, WhatsApp).
- Le modèle SaaS pur de gestion de réservation est parfois perçu comme insuffisant ; les restaurateurs veulent des résultats concrets (plus de chiffre d’affaires, plus de visibilité).
Pour l’emporter, Eat App doit donc démontrer rapidement que sa suite GroMax apporte une vraie valeur ajoutée : augmentation du taux de remplissage, meilleure connaissance client, campagnes marketing ROIstes, etc.
Les atouts différenciants d’Eat App en 2026
Face à cette concurrence, Eat App mise sur plusieurs piliers :
- Une technologie mature et stable (plus de 12 millions $ d’ARR global, 5 000+ restaurants dans 92 pays).
- Des fonctionnalités avancées alimentées par l’IA : prévision de la demande, optimisation des plannings, profilage client.
- Une agrégation multi-canal unique : réservation directe + Zomato + Swiggy + EazyDiner + téléphone + walk-in.
- Des outils marketing intégrés : promotion sur Meta, campagnes sur Swiggy, programmes de fidélité.
- Un pricing adapté au marché indien (plus agressif que dans le Golfe ou aux US).
- Une équipe renforcée localement grâce à l’acquisition de ReserveGo.
Le produit n’est plus seulement un simple outil de réservation ; il devient une véritable plateforme de croissance (growth suite) pour les restaurants.
Quelles leçons pour les startups B2B en Inde ?
Cette actualité Eat App est riche d’enseignements pour tout entrepreneur tech qui vise le marché indien :
- Partenariat avec un acteur dominant : s’allier à Swiggy ou Zomato peut démultiplier la distribution.
- Acquisition locale : racheter une jeune pousse indienne apporte instantanément crédibilité, clients et expertise marché.
- Produit + marketing intégré : en 2026, les SaaS B2B doivent proposer de la visibilité et de la croissance, pas seulement de l’opérationnel.
- Focus sur l’IA et la data : les restaurateurs indiens veulent des insights actionnables pour concurrencer les grands.
- Pricing localisé : oublier les tarifs occidentaux ; il faut s’adapter aux réalités économiques indiennes.
Pour Eat App, l’année 2026 sera décisive : il faudra convertir rapidement les 2 000 restaurants actuels en clients payants fidèles et continuer à croître à un rythme soutenu pour justifier la valorisation post-levée.
Vers une consolidation du secteur en Inde ?
Le paysage de la foodtech indienne reste très fragmenté. Zomato et Swiggy dominent la livraison et la découverte, mais la gestion opérationnelle (POS, réservation, fidélité, analytics) est encore morcelée entre une dizaine d’acteurs. L’arrivée d’un player international bien capitalisé comme Eat App, allié à un géant local, pourrait accélérer la consolidation.
Certains observateurs anticipent déjà des mouvements : rachats de petits POS players, intégrations plus profondes avec les super-apps, voire des offres groupées “tout-en-un” pour les restaurateurs. Eat App pourrait devenir le “cerveau” data derrière de nombreuses enseignes indiennes d’ici 2028-2030.
Conclusion : l’Inde, futur terrain de jeu des SaaS foodtech ?
Avec cette combinaison gagnante (levée massive + acquisition locale + partenariat stratégique), Eat App se positionne comme un sérieux outsider dans la course à la modernisation de la restauration indienne. Si la startup parvient à prouver rapidement son ROI auprès des restaurateurs, elle pourrait transformer un marché encore largement sous-équipé en l’un de ses plus gros relais de croissance mondial.
Pour les entrepreneurs, investisseurs et marketeurs tech qui nous lisent, l’histoire Eat App est un cas d’école : quand on veut percer sur un marché aussi compétitif et culturellement spécifique que l’Inde, mieux vaut allier technologie éprouvée, ancrage local et distribution puissante. Affaire à suivre de très près en 2026 et au-delà.
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