Emversity Révolutionne la Formation Face à l’IA en Inde

Et si l’intelligence artificielle, au lieu de détruire des emplois, révélait finalement les vrais métiers d’avenir ? Ceux que les algorithmes ne peuvent pas copier, ceux qui demandent du contact humain, de l’empathie, de la dextérité physique ? C’est précisément sur ce créneau que mise Emversity, une startup indienne qui vient de lever 30 millions de dollars et de doubler sa valorisation en moins d’un an. Dans un pays où des millions de diplômés peinent à trouver un emploi qualifié, cette jeune pousse propose une réponse concrète et ambitieuse : former massivement aux métiers que l’IA ne remplacera pas de sitôt.

Le 14 janvier 2026, TechCrunch révélait cette nouvelle levée de fonds qui propulse Emversity à environ 120 millions de dollars post-money. Un signal fort pour tout l’écosystème edtech, surtout en pleine vague d’automatisation accélérée. Mais au-delà des chiffres, c’est la thèse stratégique qui interpelle les entrepreneurs, investisseurs et marketeurs tech : dans un monde obsédé par l’IA générative, les compétences les plus recherchées pourraient bien être celles qui échappent totalement aux modèles de langage.

Un paradoxe indien : trop de diplômés, pas assez de compétences

L’Inde est le pays le plus peuplé au monde et produit chaque année des centaines de milliers d’ingénieurs, de managers et de titulaires de masters. Pourtant, les grandes entreprises du tertiaire, de la santé et de l’hôtellerie crient leur désespoir : elles ne trouvent pas de personnel correctement formé. Ce décalage, appelé skills gap, est particulièrement criant dans deux secteurs clés :

  • La santé : malgré 387 000 infirmiers diplômés chaque année, le pays fait face à une pénurie structurelle chronique, surtout dans les soins intensifs et les soins spécialisés.
  • L’hôtellerie-restauration : les estimations parlent d’un déficit de 55 à 60 % sur certains profils opérationnels (réception, service en salle, management d’étage).

C’est dans ce fossé que s’est engouffrée Emversity. Plutôt que de former à des compétences facilement automatisables (codage basique, saisie de données, rédaction standard), la startup cible les grey-collar jobs : des métiers qualifiés mais manuels, qui nécessitent à la fois une certification reconnue et une réelle pratique terrain.

La thèse « AI ne peut pas remplacer » : quels métiers sont concernés ?

Vivek Sinha, fondateur et CEO d’Emversity, l’explique sans détour :

« L’IA peut réduire le travail administratif d’une infirmière, comme la saisie des dossiers patients. Mais l’IA ne peut pas remplacer une infirmière quand il faut une personne pour deux lits en réanimation. »

– Vivek Sinha, CEO Emversity

La liste des formations phares d’Emversity illustre parfaitement cette vision :

  • Infirmier(ère) diplômé(e) d’État
  • Physiothérapeute
  • Technicien de laboratoire médical
  • Agent d’accueil et relation client hôtelière
  • Responsable food & beverage

Ces métiers partagent plusieurs caractéristiques communes : contact humain indispensable, gestes techniques précis, prise de décision en situation réelle, responsabilité éthique ou légale. Autant d’éléments qui rendent l’automatisation complète très improbable à moyen terme.

Un modèle hybride université-entreprise très intégré

Contrairement à beaucoup d’acteurs edtech qui se contentent de cours en ligne, Emversity a choisi une approche très ancrée dans le réel. La startup a signé des partenariats avec 23 universités et plus de 40 campus pour intégrer directement des modules conçus par les employeurs dans les cursus existants.

En parallèle, elle opère ses propres centres de formation courte certifiés par la National Skill Development Corporation (NSDC), l’organisme gouvernemental indien de référence en matière de compétences professionnelles.

Ce double canal permet deux choses :

  • Toucher les jeunes qui veulent un diplôme universitaire + une employabilité immédiate
  • Former rapidement des profils en reconversion ou en recherche d’emploi via des certifications courtes

Autre point fort : les curricula sont co-construits avec les recruteurs finaux (Fortis Healthcare, Apollo Hospitals, Taj Hotels, Lemon Tree Hotels, etc.). Les étudiants apprennent donc exactement ce que les employeurs attendent, avec les bonnes pratiques, les protocoles et même le vocabulaire interne.

Des métriques impressionnantes pour une startup de deux ans

En à peine deux ans d’existence, Emversity affiche déjà des résultats concrets :

  • 4 500 apprenants formés
  • 800 placements réalisés
  • 700 salariés dont 200-250 formateurs sur le terrain
  • Marge brute autour de 80 %
  • Coût d’acquisition client inférieur à 10 % du revenu

Le modèle économique repose sur deux sources principales de revenus : les frais versés par les universités partenaires et les inscriptions aux programmes courts. Une répartition quasi 50/50 en 2025 selon le fondateur.

Une troisième source, inattendue mais très puissante : une plateforme d’orientation post-bac qui a généré plus de 350 000 demandes de renseignements et représenté plus de 20 % du chiffre d’affaires l’an dernier. Preuve que capter les jeunes très en amont peut devenir un levier business majeur.

Les investisseurs parient gros sur cette vision

La confiance des fonds n’est pas anodine. Le tour de table Series A a été mené par Premji Invest (le véhicule d’investissement de la famille Wipro), avec la participation de Lightspeed Venture Partners et Z47. Des noms qui comptent en Inde et qui montrent que le sujet « compétences anti-IA » est pris très au sérieux par les capitaux les plus exigeants.

Avec ce nouvel apport, Emversity vise 200 implantations supplémentaires d’ici deux ans et compte attaquer deux nouveaux secteurs stratégiques :

  • Engineering, Procurement & Construction (EPC)
  • Industrie manufacturière

Des discussions avancées sont déjà en cours avec l’un des leaders indiens de l’EPC. Le manufacturing suivra en 2027. Autant de secteurs où la composante manuelle et la sécurité restent critiques.

Et demain ? Vers l’exportation des talents indiens ?

Vivek Sinha ne cache pas son ambition internationale. Les pays développés font face à un vieillissement rapide de la population et à une pénurie aiguë de soignants. Le Japon, l’Allemagne, le Canada, l’Australie… tous cherchent désespérément des infirmiers et aides-soignants qualifiés.

L’Inde, avec sa capacité à former à grande échelle et à moindre coût, pourrait devenir un fournisseur majeur de talents certifiés. Emversity pourrait alors pivoter d’un modèle purement domestique vers une plateforme d’export de compétences « prêtes à l’emploi ».

Bien sûr, cela impliquerait de travailler sur la reconnaissance internationale des certifications, la maîtrise linguistique (anglais + langue du pays cible), les démarches de visa… Mais le potentiel est colossal.

Leçons pour les entrepreneurs et marketeurs tech

Cette success-story indienne délivre plusieurs enseignements précieux pour quiconque construit ou accompagne des startups aujourd’hui :

  • Choisir son camp face à l’IA : plutôt que de lutter contre elle, identifier les domaines où elle crée un besoin paradoxal de compétences humaines.
  • Partenariats très amont avec les recruteurs finaux : co-construire les programmes avec les entreprises garantit une employabilité proche de 100 % et réduit drastiquement le taux d’abandon.
  • Modèle hybride online + présentiel : les soft skills et les gestes techniques ne s’apprennent pas uniquement derrière un écran.
  • Capter la demande très tôt : l’outil d’orientation lycéenne qui génère 20 % du CA prouve qu’il est stratégique de se positionner dès le choix d’études.
  • Marges élevées possibles : 80 % de marge brute sur un business de formation montre qu’un positionnement premium + partenariats institutionnels peut être très rentable.

Conclusion : l’humain comme avantage compétitif durable

Alors que beaucoup prédisent la disparition de millions d’emplois sous l’effet de l’IA, Emversity nous rappelle une vérité simple : certains besoins humains sont irremplaçables. Prendre soin d’un patient, accueillir un voyageur fatigué, gérer une urgence en salle d’opération… ces gestes demandent de l’intelligence émotionnelle, de la présence, du courage.

En misant sur ces métiers « AI-proof », Emversity ne fait pas que former des individus : elle construit des ponts entre une jeunesse diplômée mais sous-employée et des secteurs en tension permanente. Une équation gagnant-gagnant qui pourrait inspirer bien d’autres marchés émergents.

Et vous, pensez-vous que les prochaines licornes edtech seront celles qui défendent l’humain plutôt que celles qui l’automatisent ?

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