Imaginez une startup qui, en moins de deux ans d’existence, passe de l’idée à une valorisation de plus d’un milliard de dollars, tout en s’associant à l’un des géants historiques de l’aéronautique de combat. C’est exactement ce qui vient de se produire dans l’écosystème tech français, et cela pourrait bien marquer un tournant pour l’innovation en matière de défense en Europe.
En janvier 2026, la jeune pousse Harmattan AI a annoncé une levée de fonds retentissante : 200 millions de dollars en Série B, menée par Dassault Aviation, le fabricant du célèbre Rafale. Résultat ? Une valorisation qui atteint 1,4 milliard de dollars, propulsant ainsi la société au rang de licorne (unicorn) dans le secteur très particulier de la defense tech. Pour une entreprise fondée seulement en 2024, c’est un exploit qui interpelle entrepreneurs, investisseurs et observateurs du monde de la tech.
Une ascension fulgurante dans un secteur ultra-stratégique
Quand on pense startup tech, on imagine souvent des applications grand public, des SaaS pour marketers ou des outils no-code. Mais depuis quelques années, un nouveau front s’ouvre : celui de la défense augmentée par l’IA. Harmattan AI en est l’illustration parfaite. Spécialisée dans les logiciels d’autonomie et de gestion de missions pour aéronefs militaires (avec et sans pilote), la société développe des technologies qui permettent aux forces armées de prendre des décisions plus rapides, plus précises, et surtout plus souveraines.
Le choix du nom n’est pas anodin : l’harmattan est un vent chaud et sec qui souffle du Sahara vers l’Afrique de l’Ouest. Une métaphore puissante pour une entreprise qui veut « balayer » les approches traditionnelles de la défense et apporter une disruption technologique. Et le pari semble réussi.
En à peine 18 mois, Harmattan AI a déjà décroché des contrats significatifs avec des ministères de la Défense (français et britannique notamment), et même un contrat multi-millions de dollars auprès d’un pays membre de l’OTAN pour livrer des mini-drones intelligents. Une vitesse d’exécution rare, surtout dans un domaine où les cycles de vente sont traditionnellement très longs.
« Nous entrons dans une nouvelle phase d’échelle, avec un ramp-up industriel massif. »
– Mouad M’Ghari, CEO et co-fondateur de Harmattan AI
Cette citation, tirée d’un post LinkedIn du dirigeant, résume parfaitement l’état d’esprit actuel : passer du mode prototype / preuve de concept au mode production de masse. Et pour cela, 200 millions de dollars, c’est le carburant idéal.
Dassault Aviation : du concurrent au partenaire stratégique
Ce qui rend cette levée encore plus intéressante, c’est l’identité du lead investor : Dassault Aviation. Le groupe français, coté en bourse et mondialement connu pour ses avions de combat (Mirage, Rafale, Falcon), n’est pas habitué à investir massivement dans des startups. Pourtant, ici, il ne s’agit pas seulement d’un chèque : c’est une véritable alliance stratégique.
Harmattan AI va travailler main dans la main avec Dassault pour intégrer de l’IA embarquée dans les futures versions du Rafale et dans les drones de nouvelle génération. L’objectif ? Rendre ces plateformes plus autonomes, plus intelligentes, tout en garantissant une souveraineté totale (pas de dépendance à des technologies étrangères, notamment américaines).
Ce partenariat marque un changement de paradigme. Pendant longtemps, les startups defense tech (comme Anduril aux États-Unis) se positionnaient en disruptors face aux « primes » historiques (Lockheed Martin, Boeing, Thales, Dassault…). Harmattan AI avait d’ailleurs revendiqué un temps être « l’Anduril européen ». Aujourd’hui, elle adopte une posture plus collaborative : plutôt que de remplacer les géants, elle choisit de les augmenter.
Pour les entrepreneurs tech, c’est une leçon précieuse : parfois, la vraie scalabilité passe par des alliances avec les acteurs établis, surtout dans des secteurs réglementés et capitalistiques comme la défense.
Le contexte géopolitique : un accélérateur puissant
Impossible de comprendre cette success story sans regarder la carte du monde en 2026. Le conflit en Ukraine a démontré de manière brutale l’importance des drones low-cost, de l’autonomie décisionnelle et de la guerre électronique. Les armées occidentales, jusque-là très centrées sur des plateformes coûteuses et haut de gamme, ont pris conscience qu’elles devaient aussi maîtriser le volume, la résilience et la rapidité d’innovation.
Les leçons du champ de bataille ukrainien ont créé un appel d’air massif pour les startups capables de fournir rapidement des solutions agiles. Harmattan AI surfe parfaitement sur cette vague :
- Drones d’interception
- Guerre électronique
- ISR (renseignement, surveillance, reconnaissance)
- Plateformes autonomes attritables (jetables / low-cost)
En s’associant récemment avec le fabricant ukrainien de drones Skyeton, la société montre qu’elle n’hésite pas à aller chercher des retours d’expérience directement sur le terrain. Une approche pragmatique qui plaît aux investisseurs et aux armées clientes.
« Alors que l’ordre international déraille, nous entrons dans une ère où le pouvoir précède souvent le droit. Harmattan AI existe pour protéger nos valeurs et rétablir l’équilibre : le pouvoir sans loi n’est que violence. »
– Martin de Gourcuff, CTO et co-fondateur
Cette prise de position très forte du CTO montre que l’entreprise ne se contente pas de vendre de la technologie : elle porte une vision idéologique et stratégique.
Un signal fort pour l’écosystème startup français et européen
La France a longtemps peiné à faire émerger des licornes dans les secteurs deep tech et industriels. Harmattan AI change la donne. Avec cette levée, elle rejoint le club très fermé des licornes tricolores (Doctolib, Mirakl, Back Market, etc.), mais dans un domaine beaucoup plus stratégique et géopolitique.
Emmanuel Macron n’a d’ailleurs pas manqué de saluer l’annonce sur les réseaux sociaux, parlant d’« excellente nouvelle pour notre autonomie stratégique, pour la supériorité technologique de nos armées en matière de drones activés par l’IA, et pour notre économie ».
Pour les investisseurs européens, c’est aussi un message clair : il est possible de bâtir des champions souverains dans la défense et l’IA, sans forcément passer par la case Silicon Valley. Les fonds qui ont participé aux tours précédents (Atlantic pour le seed, FirstMark pour la Série A, Motier Ventures, Sisyphus Ventures) doivent se frotter les mains d’avoir parié tôt.
Perspectives internationales et opportunités business
Même si la France et l’Europe restent le cœur de cible, Harmattan AI ne compte pas s’arrêter là. Sa mission affichée ? « Donner du pouvoir aux forces armées des démocraties libérales et de leurs alliés ». Une formulation suffisamment large pour ouvrir des portes au Moyen-Orient, aux États-Unis, en Asie-Pacifique…
Preuves concrètes : participation au World Defense Show de Riyad en février 2026, et renforcement de l’équipe aux États-Unis. Deux signaux forts que la société vise une expansion globale, tout en préservant sa souveraineté technologique.
Pour les entrepreneurs qui lisent ces lignes, plusieurs enseignements business/marketing émergent :
- Positionnement clair : passer d’un discours disruptif pur à un discours de partenariat stratégique peut démultiplier les opportunités.
- Timing parfait : surfer sur un besoin urgent (drones + IA + souveraineté) crée un momentum exceptionnel.
- Communication forte : les posts LinkedIn des fondateurs, les citations engagées, la proximité avec les décideurs politiques… tout cela construit une marque puissante.
- Scalabilité industrielle : dans la defense tech, lever des fonds n’est que la première étape ; la vraie bataille, c’est la production de masse et la certification.
Quelles leçons pour les fondateurs IA et deep tech ?
Si vous êtes founder dans l’IA, que votre marché soit B2B, B2G ou grand public, voici quelques takeaways inspirés par le parcours de Harmattan AI :
1. **Ne sous-estimez pas les secteurs réglementés** — La défense, la santé, l’énergie… ces marchés sont durs d’accès, mais quand on y arrive, les barrières à l’entrée protègent vos marges et votre croissance.
2. **La souveraineté est devenue un argument de vente** — En 2026, les États et les grands comptes veulent des solutions qui ne dépendent pas uniquement de Big Tech US ou chinoise. Mettez cet angle en avant.
3. **Partenariats > Concurrence frontale** — S’allier avec un incumbent peut accélérer votre go-to-market de plusieurs années.
4. **La narrative compte énormément** — Une vision forte (protéger les valeurs démocratiques via la tech) donne du sens à votre levée et fidélise talents et investisseurs.
Conclusion : un nouveau chapitre pour la defense tech européenne
Harmattan AI n’est plus seulement une startup prometteuse : c’est désormais une licorne avec des partenaires industriels de premier plan, des contrats OTAN, et une feuille de route ambitieuse. Dans un monde où la compétition technologique devient aussi importante que la compétition militaire, des entreprises comme celle-ci pourraient bien redessiner les équilibres de puissance.
Pour les entrepreneurs français et européens, c’est la preuve qu’il est possible de bâtir des géants tech souverains, même dans les domaines les plus sensibles. Reste à voir si d’autres suivront ce chemin, et si Harmattan AI parviendra à transformer cette levée en domination durable sur le marché de l’IA appliquée à la défense.
Une chose est sûre : les prochains mois seront passionnants à suivre.






