Imaginez un marché où une technologie jugée indispensable il y a encore cinq ans se retrouve soudain au bord du gouffre pour certains acteurs historiques. C’est exactement ce qui est en train de se passer dans le secteur des capteurs lidar, ces fameux « yeux laser » qui permettent aux véhicules autonomes, robots et drones de comprendre leur environnement en trois dimensions.
Alors que le géant américain Luminar dépose le bilan en fin 2025, son concurrent chinois Hesai annonce, dès le début janvier 2026 au CES de Las Vegas, qu’il va doubler sa capacité de production pour passer de 2 à 4 millions d’unités par an. Une annonce forte qui marque peut-être le véritable tournant de maturité (et de consolidation) de toute une industrie.
Le lidar : de la science-fiction à la réalité chinoise de masse
Il y a encore huit ans, un capteur lidar de bonne qualité coûtait plusieurs dizaines de milliers de dollars. Aujourd’hui, grâce notamment aux efforts massifs de la Chine, ce prix a chuté de 99,5 %. Cette baisse spectaculaire n’est pas seulement une performance technique : elle est le résultat d’une stratégie industrielle agressive, de volumes énormes et d’une intégration verticale très poussée.
Hesai fait partie des rares acteurs à avoir su transformer cette baisse des coûts en avantage concurrentiel durable. En 2025, l’entreprise a déjà franchi le cap symbolique du million d’unités livrées. Pour 2026, elle vise les 4 millions. Derrière ce chiffre impressionnant se cache une réalité très concrète pour les constructeurs automobiles et les entreprises de robotique.
« L’accélération de la demande dans l’automobile et la robotique nous permet d’atteindre ces nouveaux objectifs de production »
– porte-parole Hesai au CES 2026
Quand on sait que la Chine représente déjà le premier marché automobile mondial et que 25 % des nouvelles voitures électriques vendues dans le pays intègrent au moins un lidar, on comprend mieux l’effet volume qui profite aujourd’hui massivement aux acteurs locaux.
Pourquoi la Chine domine-t-elle désormais le lidar automobile ?
Plusieurs facteurs expliquent cette domination croissante :
- Une politique industrielle très volontariste depuis 2015 autour de la voiture autonome
- Des subventions massives aux constructeurs qui intègrent des technologies de pointe
- Une chaîne d’approvisionnement locale ultra-compétitive
- La capacité à produire en très gros volumes dès les premières phases de commercialisation
- Une tolérance plus importante au risque technologique chez les consommateurs et les constructeurs
Résultat : là où les constructeurs occidentaux hésitent encore à généraliser le lidar (trop cher, trop complexe, normes très strictes), les marques chinoises le déploient à tour de bras. Certaines nouveautés 2026 intègrent déjà trois à six lidars par véhicule.
Hesai revendique aujourd’hui 24 clients automobiles dans le monde, dont un « grand constructeur européen » resté anonyme pour l’instant. Un signal fort que même les marchés les plus exigeants commencent à regarder sérieusement du côté chinois.
Luminar, victime collatérale de la guerre des prix
De l’autre côté de l’Atlantique, l’histoire est bien différente. Luminar, longtemps présenté comme le futur leader mondial du lidar automobile haut de gamme, a annoncé son dépôt de bilan chapitre 11 fin 2025. Si l’entreprise espère encore vendre ses actifs, peu d’observateurs pensent qu’elle survivra sous sa forme actuelle.
Dans ses documents de faillite, Luminar cite plusieurs raisons majeures :
- Retards répétés des programmes de Volvo, Polestar et Mercedes
- Annulation ou forte réduction des volumes commandés (Volvo devait acheter 1,1 million d’unités… il n’en a pris que ~10 000)
- Pression intense sur les prix exercée par les compétiteurs chinois
Cette dernière raison revient presque à chaque page des dépôts de bilan. Quand un capteur passe de 600-800 $ à moins de 200 $ en quelques années, les acteurs qui n’ont pas les volumes pour amortir leurs coûts fixes ne peuvent tout simplement pas suivre.
La robotique : le nouveau relais de croissance du lidar ?
Face à la prudence relative des constructeurs automobiles occidentaux, de plus en plus d’entreprises de lidar se tournent vers la robotique. Ouster (qui a racheté Velodyne en 2023) estime que ce segment pourrait représenter à lui seul 14 milliards de dollars d’opportunités dans les prochaines années.
Hesai n’est pas en reste. Au CES 2026, la société exposait :
- Une tondeuse robot autonome équipée de sa série JT
- Un robot-chien industriel
- Plusieurs prototypes laissant entendre une intégration dans les robots humanoïdes
Ces démonstrations ne sont pas anodines. Le marché de la robotique de service (livraison dernier kilomètre, logistique, sécurité, agriculture, entretien) est en pleine explosion, et la plupart de ces applications nécessitent une perception 3D fiable, même dans des environnements complexes.
Les grands gagnants et les perdants de la consolidation 2026
Si l’on dresse un rapide état des lieux en ce début 2026 :
- Hesai → leader incontesté en volume, forte présence en Chine + percée internationale
- Ouster → positionné sur le milieu/haut de gamme + fort accent robotique
- Innoviz, Aeva, Cepton → toujours en vie mais en grande difficulté financière
- Luminar → quasi disparu (vente d’actifs probable)
- Velodyne → déjà absorbé par Ouster
Le marché est donc en train de passer très rapidement d’une phase d’expérimentation technologique à une phase de consolidation industrielle très classique : quelques survivants avec des économies d’échelle massives, et beaucoup d’acteurs historiques qui disparaissent ou se font racheter à prix cassés.
Quelles leçons business pour les startups deeptech ?
Cette histoire du lidar est un cas d’école fascinant pour tous les entrepreneurs qui travaillent sur des technologies hardware intensives. Voici quelques enseignements majeurs :
- Le volume est souvent plus important que la performance absolue quand on parle de marché de masse
- Il est extrêmement difficile de tenir sur le long terme sans un ancrage industriel fort (souvent local)
- Les clients historiques (constructeurs premium) peuvent être très lents à déployer → il faut parfois accepter des clients moins prestigieux mais plus réactifs pour générer du cash-flow
- La guerre des prix arrive toujours plus vite qu’on ne le pense
- Diversifier les verticales (auto → robotique → drone → défense) devient une question de survie
Pour les investisseurs deeptech européens et américains, le message est également clair : il devient de plus en plus risqué de financer des acteurs purement hardware sans un plan industriel extrêmement solide face à la concurrence chinoise.
Et demain ? Vers un lidar-everywhere à moins de 100 $ ?
Si Hesai tient ses promesses de production et que la tendance à la baisse des coûts se poursuit, on peut raisonnablement imaginer que d’ici 2028-2030 :
- Le lidar deviendra un capteur standard sur la majorité des véhicules électriques neufs en Chine
- Les prix unitaires pourraient descendre sous la barre des 100 $ pour les modèles grand public
- De nombreuses catégories de robots de service (tondeuses, aspirateurs outdoor, livreurs, agents de sécurité) intégreront systématiquement plusieurs lidars
- Les usages en intérieur (robots humanoïdes, entrepôts automatisés, AGV) se généraliseront
Cette démocratisation technologique pourrait avoir des impacts très importants sur de nombreux secteurs : assurance automobile, urbanisme, logistique urbaine, sécurité privée, agriculture de précision, etc.
Conclusion : la fin d’une époque, le début d’une autre
Le dépôt de bilan de Luminar et l’annonce simultanée par Hesai de doubler sa production marquent symboliquement la fin de la première ère du lidar automobile : celle des promesses technologiques et des levées de fonds géantes.
Nous entrons désormais dans la seconde phase : celle de l’industrialisation massive, de la consolidation féroce et de la domination par les acteurs capables de produire au meilleur rapport qualité/prix/volume.
Pour les entrepreneurs tech, les investisseurs et les constructeurs historiques, le message est limpide : ignorer la dynamique chinoise actuelle serait une erreur stratégique majeure.
Le futur du lidar ne s’écrira probablement pas à la Silicon Valley… mais plutôt à Shanghai, Suzhou et Shenzhen.






