Imaginez : vous intégrez l’un des fonds de capital-risque les plus puissants de la planète, avec des milliards sous gestion et un portefeuille qui fait rêver n’importe quel entrepreneur. Vous arrivez pleine d’ambition, prête à accompagner les futures licornes de la tech. Puis, petit à petit, l’enthousiasme laisse place à l’épuisement, aux humiliations répétées, aux pressions incessantes… jusqu’au point de rupture. C’est l’histoire que raconte aujourd’hui Kate Lowry, ancienne vice-présidente chez Insight Partners, dans une plainte déposée fin décembre 2025 devant la justice californienne.
Ce procès n’est pas seulement une affaire individuelle. Il met en lumière des pratiques qui gangrènent encore trop de fonds d’investissement : discrimination de genre, discrimination liée au handicap, harcèlement managérial, sous-rémunération chronique des femmes et licenciements jugés représailles. Pour les fondateurs, les investisseurs et les professionnels du numérique qui nous lisent, cette affaire est un rappel brutal : même dans l’écosystème qui se veut le plus innovant, les vieux schémas de pouvoir persistent.
Un parcours prometteur qui vire au cauchemar
Kate Lowry n’était pas une novice quand elle a rejoint Insight Partners en 2022. Diplômée de parcours prestigieux, elle avait déjà travaillé chez Meta, chez McKinsey & Company et dans une startup early-stage. Son arrivée au sein du fonds devait marquer une nouvelle étape dans une carrière déjà solide. Mais dès les premiers mois, les signaux d’alerte se multiplient.
Au lieu du manager annoncé lors des entretiens, elle se retrouve sous la responsabilité d’une autre personne – une femme, ironie du sort. Cette supérieure aurait rapidement imposé des règles très strictes : disponibilité permanente, y compris pendant les congés, les week-ends et les jours fériés. La fenêtre horaire évoquée ? Entre 6 h du matin et 23 h tous les jours.
« Soyez en ligne tout le temps, y compris pendant vos PTO, les vacances et les week-ends. Répondez entre 6 h et 23 h chaque jour. »
– Allégations rapportées dans la plainte de Kate Lowry
La pression ne s’arrête pas là. Selon la plainte, la manager aurait adopté un ton particulièrement dur : injures directes, humiliations publiques, tâches redondantes destinées à dévaloriser le travail fourni. Pire encore, la supérieure aurait comparé ouvertement le traitement réservé à Kate à celui infligé aux hommes de l’équipe, en promettant une période de « bizutage plus longue et plus intense ».
Quelques phrases rapportées dans le document judiciaire font froid dans le dos :
- « Tu es incompétente, tais-toi et prends des notes »
- « Tu dois m’obéir comme un chien ; fais tout ce que je te dis, quand je te le dis, sans parler »
Ces mots, s’ils sont avérés, dépassent largement le cadre d’un management exigeant. Ils relèvent clairement d’un harcèlement moral caractérisé.
Santé dégradée, congés maladie… et retour sous haute surveillance
Face à cette pression continue, l’état de santé de Kate Lowry se dégrade rapidement. Son médecin lui prescrit un arrêt de travail de plusieurs mois, de février à juillet 2023. À son retour, changement d’équipe… mais pas forcément d’ambiance.
La responsable RH lui aurait clairement fait comprendre : « Si la nouvelle équipe ne t’aime pas, tu seras licenciée. » Une menace à peine voilée qui place l’employée dans une position d’extrême vulnérabilité.
En septembre 2023, nouveau coup dur : une commotion cérébrale qui nécessite un second congé maladie. Kate revient fin 2024, mais les problèmes persistent. Elle change à nouveau de manager et les mauvais traitements reprennent. En parallèle, elle découvre que sa rémunération est environ 30 % inférieure à celle du marché pour un poste équivalent.
Avril 2025 : annonce d’une baisse de salaire imminente. Quelques semaines plus tard, en mai 2025, ses avocats adressent une mise en demeure à Insight Partners pour dénoncer ces agissements. Moins d’une semaine après, elle est licenciée.
Le timing est troublant et constitue l’un des éléments centraux de la plainte pour licenciement abusif en représailles.
Un schéma qui rappelle les grandes affaires #MeToo du venture capital
Ce n’est pas la première fois qu’une femme haut placée dans le monde du venture capital porte plainte pour discrimination. On se souvient évidemment de l’affaire Ellen Pao contre Kleiner Perkins en 2012. Même si Ellen Pao avait finalement perdu son procès, cette affaire avait été un électrochoc. Elle avait ouvert la voie à de nombreuses autres plaintes dans la tech et révélé au grand jour les mécanismes d’exclusion des femmes dans les fonds d’investissement.
Depuis, les choses ont-elles vraiment changé ? Les chiffres sont éloquents : selon plusieurs études récentes (dont celles publiées par PitchBook et All Raise en 2024-2025), les femmes ne représentent toujours qu’environ 20 % des partenaires investisseurs dans les grands fonds américains. Et quand elles accèdent à ces postes, elles gagnent en moyenne 20 à 40 % de moins que leurs homologues masculins à niveau d’expérience comparable.
La culture « always-on », les horaires déraisonnables et le management par la peur sont encore trop souvent tolérés, voire valorisés, dans certains fonds. Le cas Insight Partners montre que même en 2026, ces pratiques perdurent.
Quelles leçons pour les startups et les investisseurs ?
Pour les fondateurs qui lèvent des fonds, cette affaire rappelle une réalité importante : l’argent investi par un fonds ne vient pas sans contrepartie culturelle. Quand on choisit un investisseur, on choisit aussi une certaine vision du management, de la diversité et du respect des individus.
Voici quelques questions que chaque entrepreneur devrait se poser avant de signer un term sheet :
- Quelle est la composition réelle de l’équipe d’investissement ? Combien de femmes et de personnes issues de minorités y figurent ?
- Le fonds communique-t-il publiquement sur ses engagements DEI (Diversity, Equity, Inclusion) ? Les chiffres sont-ils vérifiables ?
- Avez-vous déjà entendu des rumeurs ou des témoignages négatifs sur la façon dont ce fonds traite ses propres employés ?
- Les partenaires avec lesquels vous allez travailler ont-ils la réputation d’être respectueux et équilibrés dans leur management ?
Ces questions ne sont pas anodines. Un investisseur toxique peut rendre la vie impossible à une équipe fondatrice, même si le chèque est gros.
Vers une transformation réelle du venture capital ?
Les plaintes comme celle de Kate Lowry ont le mérite de forcer le débat. Elles obligent les Limited Partners (fonds souverains, family offices, universités…) à regarder de plus près les pratiques internes des fonds dans lesquels ils investissent.
De plus en plus de LP exigent aujourd’hui des rapports détaillés sur la diversité, l’égalité salariale et le turnover du personnel. Certains vont même jusqu’à conditionner leurs engagements à des améliorations mesurables.
Du côté des employés du venture, la parole se libère doucement. Les réseaux comme All Raise, Female VC, Levels.fyi ou Blind permettent de partager anonymement des expériences et de comparer les salaires. Résultat : les fonds les plus toxiques commencent à avoir du mal à recruter.
« Trop de personnes puissantes et riches dans le venture capital pensent qu’il est acceptable de violer la loi, de sous-payer et de maltraiter systématiquement leurs employés. C’est un système oppressif qui reflète des tendances plus larges dans la société, utilisant la peur, l’intimidation et le pouvoir pour faire taire la vérité. J’essaie de changer cela. »
– Kate Lowry, dans son interview accordée à TechCrunch
Ces mots résonnent particulièrement fort dans un écosystème qui se veut disruptif et progressiste. Si le venture capital veut conserver sa légitimité morale et attirer les meilleurs talents, il devra faire plus que des promesses en matière de diversité et de respect au travail.
Et maintenant ? Que peut-on attendre de cette affaire ?
Le procès est encore jeune. Insight Partners n’a pas encore répondu publiquement aux allégations. Il est probable que le fonds conteste vigoureusement les faits et cherche un règlement à l’amiable, comme c’est souvent le cas dans ce type d’affaires.
Mais même en cas de règlement confidentiel, l’impact médiatique est déjà là. L’histoire de Kate Lowry circule largement dans la communauté tech et venture. Elle alimente les discussions sur Slack, sur X, dans les groupes privés LinkedIn. Et chaque nouvelle affaire de ce type fait monter un peu plus la pression sur l’ensemble de l’industrie.
Pour les professionnels du numérique, du marketing, des startups et de l’IA qui nous suivent, ce dossier est aussi un signal d’alarme : la culture d’entreprise compte autant que le produit ou le business model. Que vous soyez fondateur, salarié ou investisseur, ignorer les signaux de toxicité peut coûter très cher – financièrement, humainement et réputationnellement.
En attendant l’épilogue judiciaire, une chose est sûre : l’affaire Kate Lowry vs Insight Partners ne sera pas la dernière de son genre. Mais elle contribue, à sa manière, à faire bouger les lignes d’un écosystème qui en a bien besoin.
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