Imaginez piloter un programme de plusieurs milliards de dollars impliquant des milliers de partenaires, des satellites ultra-sensibles, des lanceurs lourds et des agences gouvernementales ultra-secrètes… tout en échangeant des fichiers Excel par email sécurisé et des PDF annotés manuellement. C’est encore, en 2026, la réalité quotidienne de très nombreux acteurs de l’industrie de la défense et de l’aérospatial aux États-Unis. Mais une jeune pousse de Seattle veut changer radicalement cette situation.
Integrate vient de boucler une levée de fonds de 17 millions de dollars en Série A. Derrière ce tour de table, on retrouve FPV Ventures, fonds connu pour ses paris gagnants très précoces sur Canva, Robinhood, Plax ou encore des dizaines d’autres licornes. Pourquoi un investisseur aussi pointu s’intéresse-t-il soudain à un outil de gestion de projets destiné… au Pentagone ? La réponse tient en quelques mots : le marché de la défense redevient extrêmement attractif pour la tech, et les outils existants sont dramatiquement inadaptés.
Un ancien de l’US Air Force face à un casse-tête quotidien
John Conafay n’est pas un entrepreneur lambda. Passé par l’US Air Force, il a ensuite occupé des postes de business development dans plusieurs sociétés spatiales et aérospatiales de premier plan : Spire, Astranis, ABL Space Systems. À chaque fois, le même obstacle revenait : impossible de collaborer efficacement avec les clients gouvernementaux sans violer les exigences de sécurité ou sans perdre des semaines en allers-retours interminables.
Les outils grand public — Jira, Asana, Microsoft Project — ne passent pas les certifications nécessaires. Les plateformes “gouvernementales” historiques, elles, datent souvent des années 90 ou 2000 et offrent une expérience utilisateur proche du tableur partagé des années 2005. Conafay a donc décidé de créer la solution qu’il aurait rêvé d’utiliser : une plateforme née avec les exigences du DoD (Department of Defense) en tête.
« Si vous ne construisez pas quelque chose dès le départ avec les exigences gouvernementales, vous ne pouvez pas revenir en arrière et ré-architecturer un logiciel existant pour le rendre compatible. »
– John Conafay, fondateur d’Integrate
Cette conviction est au cœur de la stratégie d’Integrate : tout repenser from the ground up pour répondre aux normes les plus strictes (FedRAMP High, IL5, IL6 selon les cas) tout en offrant une interface moderne et intuitive.
Un contrat de 25 M$ avec la Space Force comme tremplin
En 2025, Integrate a remporté un contrat IDIQ (Indefinite Delivery Indefinite Quantity) de 25 millions de dollars sur cinq ans auprès de l’US Space Force. Ce type de contrat cadre permet à différentes unités de la Space Force de commander des services sans repasser par un appel d’offres complet à chaque fois. C’est une très forte validation pour une startup de moins de quatre ans d’existence.
Concrètement, Integrate aide aujourd’hui la Space Force à orchestrer le planning de lancements de fusées lourdes qui emportent simultanément des dizaines de satellites appartenant à des programmes différents. Chaque satellite a ses propres contraintes de calendrier, ses fenêtres de lancement, ses besoins énergétiques, ses partenaires industriels… Un seul retard et c’est potentiellement plusieurs centaines de millions de dollars qui partent en fumée.
La plateforme permet à chaque acteur (industriel, agence, sous-traitant de niveau 2 ou 3) de voir uniquement ce qui le concerne, tout en maintenant une vue d’ensemble sécurisée et à jour pour les chefs de programme.
Pourquoi la défense devient (à nouveau) sexy pour la tech
Pendant longtemps, les meilleurs ingénieurs et entrepreneurs évitaient le DoD. Trop lent, trop bureaucratique, moralement ambigu pour certains. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, puis l’accélération des tensions autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale ont tout changé.
Les géants de la tech (Palantir, Anduril, Shield AI, etc.) et les investisseurs les plus prestigieux ont massivement réinvesti dans la defense tech. Les budgets du Pentagone explosent, notamment dans le spatial, les drones autonomes, la cybersécurité et l’IA appliquée aux opérations. Résultat : les startups qui arrivent à percer dans cet écosystème très fermé peuvent viser des contrats récurrents de plusieurs dizaines voire centaines de millions de dollars.
- Contrats récurrents et prévisibles sur 5 à 10 ans
- Marges élevées une fois la certification obtenue
- Barrière à l’entrée extrêmement haute pour les concurrents
- Effet réseau : un premier gros client (Space Force, Navy…) ouvre la porte aux autres branches
Integrate fait partie de cette nouvelle vague qui veut moderniser la défense sans tomber dans les travers des gros acteurs traditionnels.
Les fonctionnalités qui font la différence
Contrairement aux outils généralistes, Integrate a été conçu autour de trois principes fondamentaux :
- Compartimentation fine des informations : chaque organisation ne voit que les données qui lui sont autorisées, même au sein d’un même planning global.
- Gestion de méga-projets multi-années : capacité à gérer des dépendances complexes sur des horizons de 5 à 15 ans avec des milliers de jalons.
- Sécurité native : architecture cloud conforme aux plus hauts niveaux d’accréditation, chiffrement de bout en bout, contrôle d’accès basé sur des rôles très granulaires.
Ces choix techniques permettent de coordonner des programmes emblématiques comme le F-35 (plus de 1 900 appareils prévus, des milliers de fournisseurs à travers le monde) ou le télescope spatial James Webb, sans que la fuite d’une information sensible ne compromette la mission.
Un marché énorme, mais très difficile d’accès
Le marché adressable d’Integrate est colossal : tous les grands programmes d’armement américains (NGAD, B-21 Raider, Columbia-class submarine, GPS IIIF, etc.) impliquent des dizaines voire des centaines de partenaires privés. Chaque retard coûte cher. Chaque mauvaise communication peut créer des failles de sécurité.
Mais pénétrer ce marché demande :
- Des années pour obtenir les accréditations
- Une compréhension fine des processus internes du DoD
- Une capacité à vendre à des acheteurs publics très procéduriers
- Une résilience financière pour supporter des cycles de vente de 12 à 36 mois
C’est précisément là que la levée de 17 M$ intervient : financer l’équipe de vente, les certifications supplémentaires, le support client 24/7 et l’expansion vers l’Army, la Navy et les agences de renseignement.
Quel avenir pour les outils de gestion de projets classiques ?
Atlassian, Monday.com, Smartsheet ou ClickUp regardent-ils Integrate avec inquiétude ? Pas encore. Le marché civil représente toujours 95 % de leur chiffre d’affaires. Mais la tendance de fond est claire : les entreprises qui travaillent avec le gouvernement vont de plus en plus exiger des outils compatibles avec les exigences DoD, même pour leurs projets internes.
Integrate pourrait donc devenir la “version défense” de ce que Figma est devenu pour le design collaboratif : l’outil de référence que tout le monde veut utiliser parce qu’il est à la fois plus beau, plus rapide et plus sécurisé que les alternatives.
Leçons pour les entrepreneurs tech et les investisseurs
1. Les “marchés ennuyeux” peuvent devenir extrêmement lucratifs quand la géopolitique change.
2. Construire dès le départ pour le client le plus exigeant (ici le DoD) crée une barrière à l’entrée quasi infranchissable.
3. Un premier gros contrat public sert de “ Good Housekeeping Seal of Approval ” et débloque les ventes auprès des entreprises privées qui travaillent avec ce même client.
4. La défense n’est plus un tabou pour les VC de la Silicon Valley. Au contraire, c’est devenu un des secteurs les plus chauds de 2025-2026.
Conclusion : Integrate, futur licorne de la defense tech ?
Avec 17 millions frais en poche, un contrat majeur avec la Space Force déjà en production, et un fondateur qui connaît parfaitement l’écosystème, Integrate a toutes les cartes en main pour devenir un acteur incontournable de la collaboration sécurisée dans le monde de la défense.
Pour les entrepreneurs qui lisent ces lignes, l’histoire rappelle une vérité simple : parfois, la plus grosse opportunité se cache dans le problème le plus pénible que personne n’a encore résolu correctement. Et quand ce problème concerne la sécurité nationale des États-Unis en 2026, les chèques deviennent très vite conséquents.
À suivre de très près.






