L’Europe Startup : Énergie Forte, Données Mitigées

Imaginez une salle immense à Helsinki, remplie de milliers d’entrepreneurs, d’investisseurs et de visionnaires qui vibrent d’une énergie contagieuse. C’était Slush il y a quelques semaines : l’effervescence était palpable, les discussions tournaient autour des prochaines licornes et de l’IA made in Europe. Pourtant, quand on regarde les chiffres froids du venture capital sur le Vieux Continent en 2025, l’image est moins rose. L’écart entre l’enthousiasme collectif et la réalité des données intrigue. Est-ce le calme avant la tempête… ou avant une vraie reprise ?

Cet article plonge au cœur de cette dualité. Nous allons décortiquer les chiffres récents, explorer les signaux positifs qui émergent et comprendre pourquoi, malgré un marché encore convalescent, de nombreux acteurs restent ultra-optimistes sur l’avenir des startups européennes.

Les chiffres 2025 : une reprise qui patine

Commençons par poser les faits. Selon les données de PitchBook, les startups européennes ont attiré environ 43,7 milliards d’euros (52,3 milliards de dollars) sur les trois premiers trimestres de 2025, à travers plus de 7 700 deals. À ce rythme, l’année devrait terminer autour de 62 milliards d’euros – un niveau équivalent à 2023 et 2024, mais loin des sommets de 2021.

À titre de comparaison, le marché américain a déjà dépassé ses volumes des années précédentes dès la fin du troisième trimestre. L’Europe n’a donc pas encore pleinement rebondi après le grand reset venture de 2022-2023.

Le vrai point noir ? La levée de fonds des fonds eux-mêmes. Les VC européens n’ont collecté que 8,3 milliards d’euros sur les neuf premiers mois de 2025. Si la tendance se confirme, ce sera le plus bas niveau depuis dix ans. Une chute de 50 à 60 % par rapport aux années fastes.

« La levée de fonds LP vers GP est clairement le maillon faible en Europe »

– Navina Rajan, analyste senior chez PitchBook

Les mega-fonds de l’an dernier ne se répètent pas, et les managers émergents captent une part plus importante des capitaux disponibles. Conséquence : moins de dry powder pour financer les tours suivants.

L’IA, moteur incontestable de l’intérêt

Malgré ces vents contraires, un secteur tire clairement son épingle du jeu : l’intelligence artificielle. Les startups européennes dans l’IA attirent l’attention – et les dollars – bien au-delà des frontières du continent.

Prenez Mistral AI, le lab français qui développe des grands modèles de langage open source. En septembre 2025, la société a bouclé un tour de table monumental de 1,7 milliard d’euros, avec la participation de géants américains comme Andreessen Horowitz, Nvidia ou Lightspeed. Un signal fort que les technologies européennes peuvent rivaliser au plus haut niveau.

Autre exemple marquant : Lovable, la startup suédoise spécialisée dans le “vibe-coding” (une approche intuitive du développement aidée par l’IA). Elle vient de lever 330 millions de dollars en Série B, menée par des investisseurs américains de premier plan : Salesforce Ventures, CapitalG (le fonds growth de Google), Menlo Ventures… La liste est impressionnante.

Ces opérations montrent que les valorisations européennes, souvent plus raisonnables qu’aux États-Unis, deviennent un argument d’entrée attractif pour les VCs américains en quête de pépites IA.

Le retour en force des investisseurs américains

Justement, la participation des fonds US dans les tours européens avait chuté à 19 % en 2023 – un point bas historique. Depuis, la courbe remonte régulièrement. Navina Rajan y voit une marque d’optimisme :

« Les valorisations plus basses en Europe offrent un meilleur point d’entrée, surtout dans l’IA où les multiples américains sont devenus inaccessibles. »

– Navina Rajan

Ce retour des capitaux américains est crucial. Il apporte non seulement de l’argent frais, mais aussi une expertise en scaling global et un réseau souvent décisif pour les phases de croissance accélérée.

Klarna : l’exit qui change la donne

Un événement a particulièrement marqué les esprits en 2025 : l’introduction en bourse de Klarna. La fintech suédoise, après avoir levé plus de 6 milliards de dollars en deux décennies, a enfin offert une sortie majeure à ses investisseurs. Cet IPO recycle du capital vers les LPs européens et redonne confiance dans la capacité du continent à produire des exits significatifs.

Pour Victor Englesson, partner chez EQT Ventures, ces succès emblématiques (Spotify, Klarna, Revolut…) transforment profondément la mentalité des fondateurs :

« Les fondateurs ambitieux ont vu ce que signifie le vrai succès mondial. Ils ne lancent plus des entreprises pour dominer l’Allemagne ou la France, mais pour conquérir le monde dès le départ. »

– Victor Englesson, EQT Ventures

Cette évolution de mindset est peut-être le changement le plus profond et le plus durable de l’écosystème.

Pourquoi tant d’optimisme malgré les chiffres ?

Revenons à cette énergie ressentie à Slush. Elle ne sort pas de nulle part. Plusieurs facteurs alimentent cette confiance :

  • Des talents techniques de premier ordre, notamment en deep tech et IA, grâce à un système éducatif solide.
  • Des coûts opérationnels plus raisonnables qu’en Silicon Valley, permettant de faire plus avec moins.
  • Un marché unique de 450 millions de consommateurs, idéal pour tester et scaler des produits B2C.
  • Des politiques publiques de plus en plus favorables (French Tech Visa, initiatives nationales, fonds souverains).
  • Une nouvelle génération de fondateurs qui vise directement le leadership mondial.

EQT Ventures illustre parfaitement cette conviction : le fonds a investi 120 milliards de dollars en Europe sur les cinq dernières années et prévoit d’en investir 250 milliards sur les cinq prochaines. Un engagement massif.

Les défis structurels à surmonter

Pour autant, il serait naïf d’ignorer les obstacles persistants :

  • Fragmentation réglementaire et linguistique qui complique le scaling pan-européen.
  • Manque chronique de late-stage capital local, obligeant souvent à se tourner vers les États-Unis.
  • Liquidité limitée sur les marchés publics européens comparée au Nasdaq.
  • Difficulté pour les fonds européens à lever des véhicules de taille critique.

Ces freins expliquent en partie pourquoi les exits majeurs restent rares et pourquoi tant de scale-ups finissent par traverser l’Atlantique pour leur croissance ultime.

Vers une renaissance européenne en 2026-2030 ?

Les signaux actuels – retour des investisseurs US, succès dans l’IA, exits comme Klarna, mindset global des fondateurs – dessinent les contours d’une possible renaissance. Mais elle dépendra de plusieurs conditions :

Une reprise plus franche de la fundraising côté VC européen, portée par des performances solides des fonds vintage 2018-2021.

Une accélération des exits (IPO ou M&A) pour prouver la viabilité du modèle.

Une coordination accrue entre États membres pour créer un vrai marché unique du capital risque (projet Capital Markets Union).

Si ces pièces s’assemblent, l’Europe pourrait enfin transformer son énergie en données concrètes et redevenir une destination incontournable pour le venture global.

Ce que cela signifie pour vous, entrepreneur ou investisseur

Si vous lancez une startup en Europe aujourd’hui, le moment est intéressant : valorisations raisonnables, talents disponibles, concurrence moins acharnée qu’aux US sur certains verticals (notamment deep tech et IA souveraine).

Si vous êtes investisseur, les opportunités d’entrée à des prix attractifs dans des technologies de pointe n’ont rarement été aussi nombreuses.

Le chemin reste semé d’embûches, mais les fondations d’un écosystème plus mature et plus ambitieux sont en train de se poser sous nos yeux. L’énergie ressentie à Slush n’est pas qu’un feu de paille : elle reflète une transformation profonde qui pourrait, dans les années à venir, replacer l’Europe au centre de la carte mondiale de l’innovation.

À suivre de très près en 2026.

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