Marché pour Milliardaires : Protestation Contre la Taxe Californienne

Imaginez des centaines de personnes descendant dans les rues de San Francisco, pancartes à la main, pour défendre… les milliardaires. Oui, vous avez bien lu. Alors que la Californie débat d’une taxe exceptionnelle sur les grandes fortunes, un entrepreneur du monde de l’IA a décidé de passer à l’action de la manière la plus inattendue possible : organiser une « March for Billionaires ». Derrière cette initiative provocatrice se cache Derik Kauffman, fondateur d’une startup passée par Y Combinator. Mais au-delà du buzz médiatique, cette manifestation soulève des questions cruciales pour l’écosystème des startups, l’innovation technologique et l’avenir de la Silicon Valley.

Dans un climat où les tensions fiscales montent en flèche entre Big Tech et pouvoirs publics, cette marche prévue pour un samedi de février 2026 cristallise les craintes d’une partie croissante de l’écosystème entrepreneurial. Entre menace réelle pour les fondateurs et coup de com’ audacieux, décryptons ce qui se joue réellement derrière ce slogan choc : « Vilifier les milliardaires est populaire. Les perdre est coûteux. »

Une proposition de loi qui fait trembler la Silicon Valley

Le projet à l’origine de toute cette agitation porte un nom explicite : le Billionaire Tax Act. Il s’agit d’une initiative populaire qui vise à imposer une taxe unique de 5 % sur la totalité du patrimoine des résidents californiens dont la fortune dépasse le milliard de dollars. Portée notamment par le puissant syndicat SEIU (Service Employees International Union), cette mesure est présentée comme une solution miracle pour financer les services publics et compenser les coupes budgétaires fédérales.

Mais pour une large partie de la communauté tech, cette taxe représente une menace existentielle. Pourquoi ? Parce que la richesse des fondateurs d’entreprises technologiques repose très majoritairement sur des actions non liquides, des parts dans des sociétés privées dont la valorisation peut atteindre plusieurs milliards sur le papier… sans que le fondateur n’ait un centime en cash pour payer l’impôt correspondant.

Cette taxe est fatalement défectueuse. Elle touche les fondateurs dont la richesse n’existe que sur le papier. Ils seraient obligés de liquider des actions dans des conditions potentiellement défavorables, payer des plus-values et perdre le contrôle de leur société.

– Derik Kauffman, fondateur de RunRL

Cette citation résume parfaitement le cœur du problème pour les entrepreneurs early-stage ou growth-stage dont la valorisation dépasse le milliard mais dont la trésorerie personnelle reste limitée. Une telle mesure pourrait déclencher une vague de délocalisations encore plus massive que celle déjà observée ces dernières années.

Derik Kauffman : du code à la rue

Derik Kauffman n’est pas un inconnu dans l’écosystème startup. Il a fondé RunRL, une société spécialisée dans l’IA qui a intégré le prestigieux accélérateur Y Combinator. Aujourd’hui, il affirme ne plus être impliqué opérationnellement dans cette entreprise. C’est pourtant seul, sans financement extérieur ni soutien d’association patronale, qu’il a décidé de lancer cette marche.

Interrogé par plusieurs médias, dont le San Francisco Examiner et TechCrunch, Kauffman explique que son objectif n’est pas de défendre les milliardaires en tant que classe sociale, mais bien de protéger l’écosystème entrepreneurial californien dans son ensemble. Selon lui, la fuite des cerveaux et des capitaux serait catastrophique pour l’innovation, l’emploi et la croissance économique de la région.

Il cite d’ailleurs l’exemple de la Suède qui, il y a une vingtaine d’années, a supprimé sa taxe sur la fortune pour stopper l’exode de capitaux et stimuler l’entrepreneuriat. Résultat ? Le pays compte aujourd’hui 50 % de milliardaires en plus par habitant que les États-Unis.

Les arguments économiques contre une taxe sur la fortune

Les opposants à ce type de taxation avancent plusieurs arguments structurels :

  • La difficulté d’évaluation des entreprises privées rend l’assiette fiscale arbitraire et source de contentieux sans fin.
  • La liquidité forcée pousse à la vente d’actifs dans des conditions défavorables, créant un cercle vicieux baissier sur les valorisations tech.
  • Le double imposition : payer la wealth tax puis payer l’impôt sur les plus-values lors de la liquidation forcée.
  • L’absence de précédent américain : aucun État ni le fédéral n’a jamais mis en place une taxe annuelle ou exceptionnelle aussi large sur le patrimoine net.
  • Le risque d’exode : les ultra-riches sont mobiles et plusieurs États (Texas, Floride, Nevada…) n’ont ni impôt sur le revenu ni taxe sur la fortune.

Ces arguments ne sont pas nouveaux. Ils avaient déjà été mobilisés contre les tentatives précédentes de taxer la richesse (proposition Warren au niveau fédéral notamment). Mais cette fois, le contexte est différent : la Californie perd déjà des résidents fortunés à un rythme soutenu depuis 2020.

Et du côté des défenseurs de la taxe ?

Pour les partisans, dont le syndicat SEIU et plusieurs économistes progressistes, cette taxe exceptionnelle permettrait de générer des dizaines de milliards de dollars pour financer :

  • La santé publique et l’accès aux soins
  • L’éducation et les infrastructures scolaires
  • Les programmes sociaux malmenés par les restrictions budgétaires fédérales
  • La transition écologique et les aides aux populations vulnérables

Ils soulignent également que la concentration extrême des richesses aux États-Unis (et particulièrement en Californie) atteint des niveaux jamais vus depuis les années 1920, et que sans intervention forte, les inégalités continueront de s’aggraver.

Impact potentiel sur l’écosystème startup et IA

Pour les fondateurs et investisseurs du monde de l’intelligence artificielle, le sujet est particulièrement sensible. Le secteur IA est celui qui génère aujourd’hui les valorisations les plus stratosphériques : plusieurs licornes et soonicorns ont dépassé ou approchent la barre symbolique du milliard de dollars de valorisation.

Une taxe de 5 % sur le patrimoine net signifierait, pour un fondateur détenant 10 % d’une société valorisée 10 milliards, une facture fiscale de 50 millions de dollars… sur une richesse essentiellement virtuelle. Sans liquidité correspondante, la seule option serait de vendre des parts, diluer son contrôle ou même provoquer une vente forcée de la société.

Les conséquences en cascade pourraient être dramatiques :

  • Ralentissement des levées de fonds en late-stage
  • Investisseurs plus frileux face au risque fiscal
  • Relocalisation accélérée vers des États fiscalement plus attractifs
  • Perte de compétitivité de la Silicon Valley face à Miami, Austin ou même des hubs européens
  • Frein à l’innovation de rupture dans l’IA

La position ambiguë de Gavin Newsom

Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, a pris position publiquement contre cette initiative. Il a déclaré travailler activement pour empêcher qu’elle ne voit le jour, sans toutefois menacer explicitement d’un veto (contrairement à ce que certains titres ont pu laisser entendre initialement).

Cette position délicate s’explique par le besoin pour Newsom de ménager à la fois l’électorat progressiste qui soutient la taxation des ultra-riches et l’écosystème économique qui fait la richesse (et les rentrées fiscales) de la Californie.

Une communication provocatrice qui divise

Le choix du nom « March for Billionaires » n’est évidemment pas anodin. Il vise à provoquer, à générer du débat et à attirer l’attention médiatique. Et sur ce point, c’est plutôt réussi. Mais cette stratégie comporte aussi des risques :

  • Apparaître déconnecté des préoccupations des classes moyennes et populaires
  • Renforcer l’image d’une Silicon Valley arrogante et déconnectée
  • Difficulté à mobiliser au-delà d’un petit cercle d’entrepreneurs convaincus

Kauffman lui-même reconnaît que peu (voire aucun) milliardaire ne devrait participer physiquement à la marche. Il table plutôt sur quelques dizaines de participants, principalement des fondateurs, investisseurs et employés de startups sensibles à la question fiscale.

Que retenir pour les entrepreneurs francophones ?

Même si l’initiative se déroule à des milliers de kilomètres, les débats qui l’animent résonnent jusqu’en Europe et particulièrement en France, où la question de la fiscalité des start-uppers et des créateurs de valeur reste brûlante.

Plusieurs leçons peuvent être tirées :

  • La mobilité fiscale des entrepreneurs et investisseurs est une réalité qui oblige les États à rester compétitifs
  • Les exit tax et taxes sur les plus-values latentes constituent un frein majeur à l’entrepreneuriat ambitieux
  • La communication provocatrice peut générer une visibilité massive, mais au prix d’une polarisation accrue
  • L’avenir de l’innovation technologique dépend en partie de l’environnement fiscal et réglementaire
  • Les fondateurs d’IA sont particulièrement exposés car leurs valorisations explosent plus vite que leur capacité à générer du cash

Alors que l’Europe cherche à rattraper son retard en matière d’IA et de deeptech, la manière dont les États-Unis – et particulièrement la Californie – traiteront fiscalement leurs entrepreneurs les plus performants aura des répercussions mondiales.

Vers une mondialisation de la concurrence fiscale ?

Si la Californie adoptait une telle mesure, elle pourrait créer un précédent dangereux pour d’autres États américains et même pour certains pays européens tentés par des mesures similaires. À l’inverse, si l’initiative est rejetée ou si l’exode s’accélère, cela renforcerait la course au moins-disant fiscal dans les territoires accueillant les talents et capitaux tech.

Pour les entrepreneurs français, suisses, belges ou allemands qui envisagent une expansion ou un déménagement aux États-Unis, la question est désormais posée : la Californie restera-t-elle l’épicentre mondial de l’innovation, ou assisterons-nous à une redistribution géographique durable des pôles tech ?

Une chose est sûre : la « March for Billionaires » de Derik Kauffman, même si elle ne réunit que quelques dizaines de personnes, aura contribué à remettre sur le devant de la scène un débat fondamental pour l’avenir de la tech mondiale.

Et vous, que pensez-vous de cette initiative ? Une provocation inutile ou un signal d’alerte nécessaire ?

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MondeTech.fr

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