Masha Bucher et Epstein : Explications d’une VC

Imaginez une venture capitalist respectée dans la Silicon Valley, à la tête d’un fonds de 450 millions de dollars, qui se retrouve soudainement au cœur d’une des affaires les plus sulfureuses de ces dernières années. C’est exactement ce qui arrive à Masha Bucher, fondatrice de Day One Ventures. Son nom apparaît plus de 1 600 fois dans les derniers documents déclassifiés liés à Jeffrey Epstein. Une révélation qui secoue le milieu des startups et pose des questions cruciales sur les réseaux, la réputation et les choix que font les entrepreneurs et investisseurs au quotidien.

Dans un long post sur X (anciennement Twitter), Masha Bucher a décidé de s’exprimer directement. Plutôt que de laisser les rumeurs enfler, elle a choisi la transparence — ou du moins une version de sa vérité. Pour les fondateurs, les investisseurs et tous ceux qui naviguent dans l’écosystème tech, cette affaire est bien plus qu’un simple fait divers : elle rappelle à quel point les connexions peuvent être à double tranchant dans le monde du capital-risque.

Qui est Masha Bucher, la VC au parcours atypique ?

Née en Russie sous le nom de Masha Drokova, elle s’est fait connaître très jeune dans son pays d’origine comme membre active du mouvement jeunesse Nashi, un groupe pro-Poutine. En 2012, elle apparaît dans le documentaire Putin’s Kiss, notamment à cause d’une scène où elle embrasse Vladimir Poutine sur la joue — une image qui a fait le tour du monde.

Arrivée aux États-Unis, elle change radicalement de trajectoire. Après des débuts dans les relations publiques et les médias sociaux, elle se lance dans le venture capital. En 2017, elle fonde Day One Ventures, un fonds early-stage qui mise sur des startups prometteuses. Parmi ses investissements les plus connus : Superhuman, Remote, Worldcoin, Truebill (revendu à Rocket Companies) ou encore Valar Atomics. En 2024, elle boucle un troisième fonds de 150 millions de dollars, portant les actifs sous gestion à 450 millions. Une ascension fulgurante pour une VC qui se présente comme une experte en communication et en personal branding.

Mais derrière ce succès apparent se cache une zone d’ombre qui refait surface en 2026 avec la publication de nouveaux documents Epstein.

Les liens avec Jeffrey Epstein : ce que révèlent les documents

Les archives récemment rendues publiques montrent que Masha Bucher a entretenu une relation professionnelle et personnelle soutenue avec Jeffrey Epstein à partir de 2017. À cette époque, Epstein, déjà condamné en 2008 pour des faits de prostitution de mineure, cherchait à redorer son blason dans les cercles influents. Bucher accepte alors de devenir sa publiciste, tâche consistant à organiser des rencontres avec des journalistes et à améliorer son image publique.

Les échanges d’emails dévoilent des détails troublants : dons d’argent, cadeaux de luxe (dont un sac Prada), et même une demande explicite de photos dénudées de la part d’Epstein — sans preuve qu’elle ait accédé à cette requête. La correspondance reste cordiale jusqu’à seulement 11 jours avant l’arrestation d’Epstein en juillet 2019.

« Il m’a fait sentir que je pouvais être en sécurité face au régime, quelqu’un avec du pouvoir et des connexions qui pouvait me protéger »

– Masha Bucher, dans son post sur X

Elle explique avoir été naïve, avoir cru à la version d’Epstein selon laquelle sa condamnation de 2008 ne concernait qu’une jeune fille ayant menti sur son âge. Elle affirme avoir reçu des validations de la part d’investisseurs et de scientifiques de renom.

La peur d’un régime oppressif : l’argument de la protection

Dans son message public, Masha Bucher met en avant ses origines russes et la crainte d’être persécutée par les autorités de son pays d’origine après l’obtention de sa green card américaine. Selon elle, Epstein représentait un bouclier potentiel grâce à ses relations et à son influence.

Cette justification divise. Certains y voient une explication crédible pour une immigrée ayant fui un régime autoritaire. D’autres, dont un journaliste d’investigation russe, contestent cette version et affirment que ni elle ni sa famille n’étaient réellement menacées.

Quoi qu’il en soit, cette peur — réelle ou perçue — a influencé ses choix à un moment charnière de sa carrière. Une décision qui, des années plus tard, menace aujourd’hui tout ce qu’elle a construit.

Les conséquences pour une VC spécialiste de la réputation

Le paradoxe est saisissant. Masha Bucher s’est toujours présentée comme une experte en personal branding et en gestion d’image pour les fondateurs. Elle promettait à ses portefeuilles de les aider à construire une communication irréprochable. Aujourd’hui, c’est sa propre image qui est écornée.

Dans son post, elle présente des excuses publiques :

« Je m’excuse auprès de mes fondateurs, de mon équipe et de mes investisseurs pour la douleur que cette situation a causée, une douleur que je n’ai jamais voulue. »

– Masha Bucher

Elle précise également avoir renoncé à son passeport russe, avoir publiquement dénoncé Poutine et avoir rencontré certaines victimes d’Epstein. Des gestes qui visent clairement à montrer une prise de conscience et un changement radical.

Leçons pour les entrepreneurs et investisseurs tech

Cette affaire dépasse largement la personne de Masha Bucher. Elle soulève des questions systémiques dans l’écosystème startup :

  • À quel point les réseaux et les introductions sont-ils cruciaux dans le venture capital ?
  • Comment évaluer la fiabilité et le passé des personnes avec qui l’on travaille ?
  • La réputation peut-elle survivre à une association — même ancienne — avec une figure aussi controversée qu’Epstein ?
  • Les investisseurs ont-ils une responsabilité particulière en matière de due diligence éthique ?

Dans un monde où les introductions peuvent accélérer un tour de table ou ouvrir des portes chez les plus grands fonds, beaucoup ferment les yeux sur les zones grises des parcours. L’histoire de Bucher rappelle que ces compromis peuvent revenir à très cher.

La Silicon Valley et les scandales Epstein : un pattern récurrent

Masha Bucher n’est pas la seule personnalité tech à apparaître dans les documents Epstein. De nombreux autres investisseurs, scientifiques et entrepreneurs y figurent également. Epstein cultivait délibérément des relations avec l’élite de la Silicon Valley, convaincu que la technologie et l’intelligence artificielle représenteraient l’avenir — et un moyen de réhabiliter son image.

Cette proximité pose la question plus large de la porosité entre finance, tech et pouvoir. Lorsque l’argent et les connexions priment sur l’éthique, les risques explosent. Les fondateurs qui cherchent à lever des fonds doivent aujourd’hui intégrer cet aspect dans leur stratégie de networking.

Comment protéger sa réputation dans l’écosystème tech ?

Pour les entrepreneurs et VC qui lisent ces lignes, voici quelques principes concrets à intégrer dès maintenant :

  • Vérifiez toujours les antécédents — même superficiellement — des personnes qui vous approchent avec des promesses alléchantes.
  • Documentez vos échanges : gardez une trace écrite des discussions importantes.
  • Privilégiez la transparence : en cas de doute ou de révélation embarrassante, communiquez rapidement et honnêtement.
  • Construisez une marque personnelle solide basée sur des valeurs claires et non sur des relations opportunistes.
  • Entourez-vous d’une équipe fiable capable de vous challenger sur vos choix de partenaires.

Ces réflexes, loin d’être réservés aux situations extrêmes, protègent contre bien des crises évitables.

Day One Ventures : quel avenir après le scandale ?

Malgré la tempête médiatique, le fonds Day One Ventures reste actif. Avec 450 millions sous gestion et un portefeuille de startups solides, il dispose d’une base sérieuse. Mais la confiance est un actif fragile dans le venture capital. Les Limited Partners (les investisseurs du fonds) vont-ils continuer à renouveler leur engagement ? Les fondateurs vont-ils accepter de travailler avec une VC dont le nom reste associé à Epstein ?

Pour l’instant, Masha Bucher mise sur la transparence et sur le temps. Elle espère que ses résultats passés et ses excuses publiques suffiront à restaurer la confiance. L’avenir dira si cette stratégie portera ses fruits.

Conclusion : la réputation, nouvel actif stratégique

Dans un écosystème où l’image peut faire ou défaire une levée de fonds, l’affaire Masha Bucher agit comme un rappel brutal. Les connexions ouvrent des portes, mais elles peuvent aussi les refermer définitivement. Pour les entrepreneurs comme pour les investisseurs, la vraie question n’est plus seulement « qui connaissez-vous ? », mais surtout « avec qui êtes-vous prêt à être associé ? ».

Dans le monde ultra-connecté de la tech et du capital-risque, la réputation n’est plus un simple bonus : c’est une condition sine qua non de survie et de succès à long terme.

Et vous, comment gérez-vous les risques liés aux réseaux et aux introductions dans votre parcours entrepreneurial ?

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