Imaginez une startup qui, en à peine un mois, parvient à attirer près de 280 millions de dollars supplémentaires de la part d’investisseurs exigeants. C’est exactement ce qui vient de se produire avec MoEngage, une plateforme indienne d’engagement client qui fait aujourd’hui figure de référence dans le monde du martech. Alors que beaucoup de scale-ups peinent à boucler des tours successifs dans un marché encore frileux, cette pépite de Bengaluru vient de réaliser un doublé spectaculaire : 100 millions en novembre, suivis de 180 millions en décembre 2025. Une accélération qui interpelle tous les entrepreneurs et marketeurs attentifs aux tendances de la fidélisation client pilotée par l’intelligence artificielle.
Dans un écosystème où les valorisations se font rares et où les liquidités secondaires deviennent une monnaie d’échange précieuse, MoEngage a su orchestrer une opération sophistiquée mêlant croissance organique et récompense pour ses premiers soutiens. Décryptage d’une trajectoire qui pourrait bien préfigurer l’avenir des plateformes martech à l’ère de l’IA.
Un tour de table hors norme : décryptage des 180 millions
Sur les 180 millions de dollars échangés lors de cette opération, seulement 57 millions constituent du capital primaire injecté directement dans la société. Les 123 millions restants correspondent à des ventes secondaires, permettant à des investisseurs historiques et à des employés de récupérer une partie de leurs plus-values. Parmi ces transactions secondaires, un volet dédié de 15 millions a été spécifiquement réservé aux employés : 259 personnes, actuelles et anciennes, ont pu monétiser une partie de leurs actions.
Ce type de structure hybride (primary + secondary important) est devenu la norme pour les licornes en phase de maturité qui ne souhaitent pas précipiter une introduction en bourse. Elle offre une flexibilité stratégique précieuse : l’entreprise peut continuer à investir agressivement tout en offrant une sortie partielle à ses actionnaires de longue date sans pression immédiate liée à un horizon d’IPO.
« Cela nous donne l’opportunité de ne pas avoir d’urgence à entrer en bourse. Nous visons toujours une cotation dans quelques années, mais en fonction des conditions de marché et de notre propre rythme. »
– Raviteja Dodda, co-fondateur et CEO de MoEngage
La valorisation post-money dépasse désormais largement les 900 millions de dollars, selon des sources proches du dossier. Avec un run-rate ARR qui devrait atteindre les 100 millions de dollars sur l’année en cours, le multiple reste raisonnable pour une plateforme SaaS B2B en hyper-croissance dans le secteur très concurrentiel de l’engagement client.
Les investisseurs : un mélange de nouveaux entrants et de fidèles
Le tour a été mené par ChrysCapital et Dragon Funds, deux fonds reconnus pour leurs prises de position dans les scale-ups asiatiques à fort potentiel international. Ils ont été rejoints par Schroders Capital ainsi que par des investisseurs historiques comme TR Capital et B Capital. Côté sorties, plusieurs fonds early-stage ont profité de l’opération pour réaliser des plus-values significatives : Eight Roads Ventures, Helion Venture Partners, Z47 et surtout Ventureast, qui a réalisé environ 10x sur sa participation initiée en 2018.
Ce mélange d’entrées et de sorties témoigne de la confiance renouvelée dans le modèle économique de MoEngage, même dans un contexte macroéconomique toujours incertain en 2026.
Merlin AI : le moteur de la prochaine phase de croissance
Au cœur de la stratégie d’investissement : l’accélération de la suite Merlin AI. Cette couche d’intelligence artificielle permet déjà aux équipes marketing de prendre des décisions plus rapides et plus précises grâce à l’analyse prédictive, à la personnalisation en temps réel et à l’automatisation avancée des parcours clients.
Mais l’ambition va plus loin. MoEngage souhaite désormais adresser non seulement les départements marketing, mais aussi les équipes produit et engineering. L’idée est simple mais puissante : les insights clients ne doivent plus être cloisonnés. Une meilleure compréhension du comportement utilisateur doit irriguer l’ensemble des décisions produit, de la roadmap à l’optimisation des fonctionnalités en passant par les campagnes de rétention.
En intégrant analytics comportementaux et messaging transactionnel dans une plateforme unifiée, MoEngage espère significativement augmenter la valeur moyenne des contrats (ACV) et élargir son marché adressable.
- Personnalisation contextuelle en temps réel grâce à l’IA
- Agents IA autonomes pour l’exécution de campagnes complexes
- Analyse prédictive des churns et des opportunités d’upsell
- Intégration native avec les outils produit et data warehouse
Une expansion géographique déjà bien avancée
MoEngage n’est plus uniquement une success story indienne. La répartition actuelle du chiffre d’affaires est particulièrement équilibrée :
- Plus de 30 % proviennent d’Amérique du Nord
- Environ 25 % d’Europe et Moyen-Orient
- 45 % d’Inde et Asie du Sud-Est
Cette diversification géographique est un atout majeur face aux pure players occidentaux souvent très dépendants du marché US. Raviteja Dodda l’explique par un avantage compétitif clé : une structure de coûts toujours largement basée en Inde, permettant d’offrir des tarifs agressifs tout en maintenant des marges élevées.
« Beaucoup de plateformes globales d’engagement client ont une structure de coûts calibrée pour le marché américain. MoEngage a conservé une base de coûts indienne, ce qui nous permet de concurrencer efficacement aux États-Unis tout en scaleant rapidement. »
– Vinay Rao, partner chez Ventureast
M&A stratégique : la prochaine étape
Une partie significative du capital primaire sera dédiée à des acquisitions ciblées, principalement aux États-Unis et en Europe. Deux types de cibles prioritaires :
- Des logiciels complémentaires à la plateforme d’engagement client
- De petites équipes d’IA spécialisées pour accélérer le développement de Merlin
Cette stratégie d’acquisitions bolt-on est classique pour les scale-ups SaaS en phase de consolidation. Elle permet d’intégrer rapidement de nouvelles technologies ou de nouvelles bases clients sans repartir de zéro.
Rentabilité en vue et perspectives à trois ans
MoEngage prévoit de devenir EBITDA positif dès ce trimestre (Q4 2025). Une étape cruciale qui rassure les investisseurs et donne de la visibilité sur la trajectoire future. La direction anticipe une croissance annuelle composée d’environ 35 % sur les trois prochaines années.
Dans un secteur où de nombreuses plateformes martech peinent encore à atteindre la rentabilité, cette perspective constitue un signal fort. Elle démontre que le modèle économique unit economics est solide, même avec une expansion internationale rapide et des investissements massifs en R&D IA.
Pourquoi MoEngage séduit autant les grandes marques ?
Parmi les clients emblématiques, on retrouve des fintechs comme Zeta. Son CEO, Bhavin Turakhia, témoigne de l’impact concret de la plateforme :
« Les outils d’analytics et de messaging de MoEngage nous ont permis d’améliorer significativement l’onboarding, l’activation et le cross-sell sur l’ensemble de nos parcours clients clés. »
– Bhavin Turakhia, co-fondateur et CEO de Zeta
Cette capacité à impacter directement les métriques business (activation, rétention, LTV) explique pourquoi la plateforme est plébiscitée par les entreprises qui vivent de la relation client digitale : e-commerce, fintech, médias, télécoms, travel, etc.
Leçons pour les fondateurs et marketeurs en 2026
L’histoire récente de MoEngage regorge d’enseignements précieux :
- La récurrence prime : un ARR en forte croissance avec des unit economics solides attire toujours les capitaux, même dans un marché difficile.
- L’IA n’est plus un nice-to-have : elle devient le principal différenciateur compétitif dans le martech.
- La diversification géographique paie : ne pas tout miser sur un seul marché réduit les risques.
- Les secondaires intelligents permettent de récompenser les early believers sans sacrifier la croissance.
- EBITDA positif = crédibilité : dans un monde post-2022, les investisseurs exigent de voir le chemin vers la rentabilité.
Pour les marketeurs, le message est clair : les plateformes qui combinent data unifiée, IA décisionnelle et exécution omnicanale (push, email, in-app, WhatsApp, SMS, web) sont celles qui prennent le plus de parts de marché en 2026.
Vers une licorne française ou européenne ?
Si l’aventure MoEngage reste avant tout indienne, son succès rappelle aux entrepreneurs européens qu’il est possible de bâtir des champions globaux depuis des marchés émergents, à condition d’exécuter parfaitement sur trois axes : technologie de pointe (ici l’IA), go-to-market agressif et gestion financière disciplinée.
Dans un monde où les budgets marketing sont scrutés à la loupe, les solutions qui démontrent rapidement un ROI mesurable et scalable ont définitivement le vent en poupe. MoEngage en est l’illustration parfaite en ce début 2026.
À suivre de près : les prochaines acquisitions, l’évolution de Merlin AI et la potentielle IPO dans les 24-36 mois à venir. Une chose est sûre : cette startup indienne n’a pas fini de faire parler d’elle sur la scène mondiale du marketing digital et de l’intelligence artificielle appliquée à la relation client.
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