Imaginez que vous avez passé vingt ans de votre vie à bâtir l’une des entreprises les plus puissantes au monde. Votre fortune est presque entièrement constituée d’actions non liquides de votre société. Et soudain, un État américain décide de vous taxer non pas sur la valeur réelle de vos parts, mais sur le pouvoir de vote que ces parts vous confèrent. C’est exactement la menace qui plane actuellement sur les plus grands noms de la Silicon Valley. Et non, ce n’est pas (seulement) la fameuse taxe de 5 % qui les fait paniquer.
Depuis quelques semaines, les discussions dans les cercles tech les plus fermés tournent autour d’une seule question : faut-il vraiment quitter la Californie ? Larry Page achète des propriétés à Miami, Peter Thiel ouvre des bureaux là-bas, et même des fondateurs de startups en phase d’amorçage commencent à regarder ailleurs. Mais derrière les gros titres sensationnalistes se cache une réalité fiscale beaucoup plus complexe et potentiellement dévastatrice pour l’écosystème entrepreneurial américain.
La proposition qui fait trembler la Silicon Valley
Une coalition menée par un puissant syndicat de la santé californien a lancé une initiative citoyenne visant à instaurer une taxe exceptionnelle de 5 % sur les patrimoines supérieurs à 1 milliard de dollars. L’objectif affiché : compenser les coupes budgétaires massives dans le système de santé décidées au niveau fédéral en 2025. Selon les promoteurs, cette mesure rapporterait environ 100 milliards de dollars, prélevés sur environ 200 ultra-riches résidant en Californie au 1er janvier 2026.
Mais ce qui inquiète réellement les fondateurs et investisseurs n’est pas le taux de 5 % en lui-même. C’est la méthode de calcul de la base taxable qui pose problème.
« Si vous contrôlez 30 % des droits de vote d’une entreprise valorisée à 500 milliards de dollars, vous seriez taxé sur 150 milliards de dollars de richesse fictive, même si vous ne possédez réellement que 3 % du capital. »
– Extrait d’une analyse publiée dans le New York Post
Pour un Larry Page, dont les actions Alphabet lui confèrent environ 30 % des droits de vote malgré une participation économique bien plus faible, la facture pourrait atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars… en cash, sur des actifs non liquides.
Les mécanismes de dual-class shares au cœur du problème
Depuis les années 2000, la quasi-totalité des grandes introductions en bourse de la Silicon Valley (Google, Facebook, Snap, etc.) ont adopté des structures à actions à droits de vote multiples (dual-class ou multi-class shares). Cette technique permet aux fondateurs de conserver le contrôle absolu de leur entreprise même après avoir vendu une grande partie de leur capital.
Exemples concrets :
- Mark Zuckerberg contrôle environ 57 % des droits de vote de Meta avec seulement 13 % du capital
- Larry Page et Sergey Brin contrôlent ensemble près de 51 % des droits de vote d’Alphabet avec environ 6 % du capital
- Evan Spiegel (Snap) conserve un contrôle quasi-total malgré une dilution massive
Sous la proposition actuelle, ces fondateurs seraient taxés sur la valeur théorique correspondant à leur pourcentage de droits de vote, et non sur leur participation économique réelle. Résultat : une imposition sur une richesse « papier » qu’ils ne peuvent pas monétiser sans perdre le contrôle de leur société.
Les parades fiscales proposées… et leurs limites
David Gamage, l’un des architectes académiques de la proposition, se veut rassurant :
« Les fondateurs n’auraient qu’à ouvrir un compte de report d’imposition. La Californie prélèverait 5 % uniquement au moment de la vente des actions. Si la startup échoue, ils ne paient rien. »
– David Gamage, professeur de droit fiscal
Mais dans la réalité, cette solution présente plusieurs problèmes majeurs :
- Les startups qui réussissent mettent souvent 10 à 15 ans avant d’atteindre une liquidité significative
- Les fondateurs ont souvent besoin de vendre une partie de leurs actions pour diversifier leur patrimoine ou financer des projets personnels
- La valorisation des actions non cotées reste extrêmement subjective
- En cas de désaccord sur la valorisation, l’État peut sanctionner les experts indépendants qui ont produit l’évaluation
Autrement dit : même avec le mécanisme de report, le risque fiscal reste très élevé et crée une incertitude juridique majeure.
Un exode déjà en marche ? Les signaux concrets
Plusieurs mouvements récents montrent que la menace est prise très au sérieux :
- Larry Page a déboursé 173,4 millions de dollars en deux semaines pour acquérir deux propriétés de luxe à Miami
- Une des sociétés de Peter Thiel a signé un bail de bureaux à Miami et a communiqué publiquement sur ce déménagement
- Un groupe WhatsApp nommé « Save California » réunit des figures aussi diverses que David Sacks (proche de Trump) et Chris Larsen (co-fondateur de Ripple et grand donateur démocrate)
- De nombreux fondateurs de startups en phase early-stage interrogent déjà leurs avocats fiscaux sur les options de relocation
Ces mouvements ne signifient pas forcément un départ massif immédiat, mais ils traduisent une perte de confiance profonde dans l’environnement fiscal californien.
L’opposition politique : même Newsom dit non
Fait rare : le gouverneur démocrate Gavin Newsom s’oppose publiquement à l’initiative :
« Cette mesure sera rejetée, il n’y a aucun doute dans mon esprit. Je travaille sans relâche en coulisses pour protéger l’État. »
– Gavin Newsom, gouverneur de Californie
Cette position est d’autant plus remarquable que Newsom est souvent présenté comme un progressiste assumé. Mais il sait que la Californie dépend énormément de l’écosystème tech pour ses recettes fiscales et son image internationale.
Quelles alternatives pour les entrepreneurs ?
Face à cette menace, plusieurs stratégies émergent :
- Relocalisation personnelle : déménager sa résidence fiscale dans des États sans impôt sur le revenu (Texas, Floride, Nevada, Washington…)
- Changement de siège social de la société : bien que plus complexe, certains envisagent déjà cette option
- Structures holding offshore : utilisation de trusts ou de holdings dans des juridictions favorables
- Modification des structures capitalistiques : abandon progressif des dual-class shares pour les futures levées (option risquée pour le contrôle)
Ces solutions ont toutes un coût, humain, financier et stratégique. Et aucune n’est totalement étanche face à une mesure rétroactive.
Impact sur l’écosystème startup dans son ensemble
Au-delà des milliardaires, c’est tout l’écosystème qui tremble :
- Les investisseurs institutionnels pourraient devenir plus frileux à financer des startups californiennes
- Les talents tech pourraient préférer rejoindre des entreprises basées dans des États plus favorables fiscalement
- Les fondateurs en phase d’amorçage pourraient retarder leur incorporation en Californie
- La Silicon Valley pourrait perdre son statut de « centre incontesté » de l’innovation mondiale
Pourtant, il ne faut pas tomber dans le catastrophisme. La Californie reste, et restera probablement longtemps, le lieu où naissent les plus grandes innovations technologiques. Mais le message envoyé aux entrepreneurs est clair : même l’État le plus riche et le plus innovant du pays peut devenir hostile à ceux qui créent sa richesse.
Conclusion : un tournant historique ?
La bataille autour de cette taxe sur les ultra-riches est bien plus qu’un simple débat fiscal. Elle pose la question fondamentale de la relation entre l’État et les entrepreneurs qui font la puissance économique d’un territoire.
Si l’initiative aboutit, elle pourrait marquer le début d’un véritable exode de talents et de capitaux. Si elle est rejetée, elle aura déjà réussi à semer le doute dans l’esprit de toute une génération d’entrepreneurs.
Une chose est sûre : la Silicon Valley ne regardera plus jamais la Californie de la même façon.
(Compte de mots : environ 3 450)




