Imaginez un instant : une entreprise dépense des dizaines de milliards de dollars en infrastructures chaque année, et le lendemain de la publication de ses résultats, son action chute parce que les investisseurs doutent que ces investissements porteront leurs fruits. C’est exactement ce qui s’est passé chez Microsoft fin janvier 2026. Pourtant, au cœur de cette tempête boursière, Satya Nadella, le PDG, a passé une grande partie de la conférence de résultats à répéter un message clair et assumé : les gens utilisent massivement Copilot. Vraiment ? Décryptage d’une séquence stratégique qui en dit long sur la bataille que se livrent les géants de la tech autour de l’intelligence artificielle.
Depuis plusieurs trimestres, Microsoft mise très gros sur l’IA. Pas seulement en intégrant des fonctionnalités d’intelligence artificielle dans ses produits phares, mais surtout en construisant à une vitesse folle des data centers capables d’accueillir les modèles les plus gourmands en calcul. Et quand on regarde les chiffres bruts, on comprend pourquoi les marchés financiers ont eu un mouvement de recul.
Des investissements colossaux qui interrogent
Sur l’ensemble de l’exercice fiscal précédent, Microsoft avait déjà investi 88,2 milliards de dollars en dépenses d’investissement (capex). Pour la première moitié de l’exercice en cours, le montant atteint déjà 72,4 milliards. À ce rythme, l’année en cours pourrait largement dépasser les 140 milliards. Ces sommes astronomiques servent principalement à :
- accueillir les charges de calcul d’OpenAI et d’Anthropic
- alimenter Azure AI pour les grands comptes
- soutenir l’ensemble des fonctionnalités Copilot intégrées dans Windows, Office 365, Teams, Power Platform, Dynamics, etc.
Face à ces montants, les investisseurs se posent légitimement la question : est-ce que tout cet argent va réellement se transformer en croissance durable et en marges plus élevées ? Ou est-ce que Microsoft est en train de surinvestir dans une bulle technologique ?
La demande pour nos services IA dépasse très largement notre capacité actuelle de data centers. Chaque nouveau serveur que nous mettons en ligne est déjà réservé pour toute sa durée de vie.
– Satya Nadella, lors de la conférence de résultats
Cette phrase résume à elle seule la conviction profonde du dirigeant : selon lui, il ne s’agit pas d’un pari risqué, mais d’une réponse à une demande qui explose.
Copilot : les chiffres qui font débat
Pendant longtemps, les observateurs ont répété que personne n’utilisait vraiment Copilot. Des articles ont circulé, des analystes ont exprimé leur scepticisme. Satya Nadella a donc décidé de contre-attaquer… mais sans tout dévoiler.
Voici ce que l’on sait officiellement :
- Les utilisateurs quotidiens des produits Copilot grand public ont été multipliés par presque 3 en un an
- Le nombre total d’utilisateurs actifs mensuels de Copilot (grand public + entreprises) est passé de 100 millions à 150 millions
- GitHub Copilot compte désormais 4,7 millions d’abonnés payants, en hausse de 75 % sur un an
- Microsoft 365 Copilot atteint 15 millions de sièges payants sur une base installée de 450 millions de sièges Microsoft 365
Ces chiffres sont impressionnants… mais ils restent partiels. Microsoft ne communique toujours pas le nombre exact d’utilisateurs actifs quotidiens du Copilot grand public. On parle de croissance ×3, mais sur quelle base ? 10 millions ? 30 millions ? Le flou artistique entretenu autour de ce point alimente les doutes.
GitHub Copilot : le cas d’école qui rassure
Parmi toutes les déclinaisons de Copilot, celle qui semble la plus solide commercialement est sans conteste GitHub Copilot. Avec 4,7 millions d’abonnés payants et une croissance de 75 % sur un an, il s’agit d’un business qui commence à peser réellement dans les comptes.
Pour rappel, l’an dernier Microsoft annonçait déjà 20 millions d’utilisateurs au total (payants + gratuits). Le ratio payant est donc très élevé, ce qui démontre une vraie valeur perçue par les développeurs. C’est probablement l’exemple le plus concret que l’IA générative peut devenir un produit SaaS rentable à grande échelle.
Microsoft 365 Copilot : 15 millions de sièges, et après ?
Du côté des entreprises, Microsoft 365 Copilot affiche 15 millions de licences payantes. Sur 450 millions de sièges Microsoft 365 payants dans le monde, cela représente environ 3,3 %. À première vue, c’est encore modeste.
Mais quand on sait que chaque siège Copilot coûte environ 30 $ par mois supplémentaire, ces 15 millions de licences génèrent déjà plusieurs centaines de millions de dollars de revenu additionnel chaque mois. Et la pente de croissance reste très forte.
Pour les directions marketing et commerciales, c’est un signal fort : l’IA ne reste plus cantonnée aux équipes techniques ou créatives. Elle s’installe progressivement dans les flux de travail quotidiens des directions financières, RH, vente, support client…
Dragon Copilot : l’IA qui explose dans la santé
Moins connu du grand public, Dragon Copilot (version spécialisée pour le secteur médical) affiche des métriques impressionnantes :
- Disponible auprès de 100 000 professionnels de santé
- 21 millions de rencontres patients documentées sur un seul trimestre
- Croissance ×3 sur un an
Dans un secteur où la documentation administrative représente une charge mentale et temporelle énorme pour les médecins, l’IA conversationnelle semble trouver un cas d’usage concret et très puissant. C’est l’un des rares exemples où l’on voit une adoption massive et mesurable dans un domaine très réglementé.
Pourquoi les marchés restent méfiants ?
Malgré ces signaux positifs, l’action Microsoft a subi une pression vendeuse après les résultats. Plusieurs raisons expliquent ce paradoxe :
- Azure a légèrement déçu (croissance toujours très forte, mais un peu en deçà des attentes les plus optimistes)
- Microsoft 365 a également manqué légèrement les estimations
- Le rythme des investissements capex fait craindre une pression sur les marges à court et moyen terme
- Certains analystes estiment que l’IA générative n’a pas encore démontré sa capacité à créer de nouveaux flux de revenus massifs au-delà des abonnements existants
En résumé : tout le monde voit que Microsoft avance très vite, mais personne n’est encore certain que le retour sur investissement sera à la hauteur des sommes engagées.
Quelles leçons pour les startups et les directions marketing ?
Pour les entrepreneurs et marketeurs qui nous lisent, plusieurs enseignements émergent de cette séquence :
1. L’intégration profonde crée l’habitude
Les produits qui gagnent sont ceux qui intègrent l’IA directement dans les outils que les gens utilisent déjà tous les jours : Word, Excel, Teams, Outlook, GitHub, Windows… Plus besoin d’aller sur un site tiers, l’IA est là, à portée de clic.
2. Les cas d’usage verticaux explosent plus vite
Dragon Copilot dans la santé, les usages dans le juridique ou la finance montrent que les IA spécialisées sur un secteur précis trouvent plus rapidement une traction payante que les modèles généralistes.
3. La bataille se joue sur le coût marginal de l’inférence
Microsoft, Google, Amazon et les pure players de l’IA se livrent une guerre sans merci sur la capacité à proposer de l’inférence IA au meilleur prix par token. Celui qui maîtrisera le mieux cette équation remportera une grande partie du marché entreprise.
Vers un monde où l’IA devient infrastructure ?
Si l’on pousse la logique de Satya Nadella jusqu’au bout, on arrive à une vision où l’intelligence artificielle devient une couche d’infrastructure aussi essentielle que le cloud lui-même il y a quinze ans.
Dans ce futur proche :
- Chaque logiciel SaaS intègre de l’IA conversationnelle
- Les entreprises paient un abonnement “IA augmentée” en plus de leurs outils classiques
- Les gains de productivité deviennent mesurables et systématiques
- Les entreprises qui n’adoptent pas rapidement l’IA perdent du terrain compétitif
C’est exactement la thèse que défend Microsoft depuis maintenant trois ans. Reste à savoir si 2026-2027 confirmera cette vision… ou si les marchés financiers auront eu raison de douter.
Conclusion : patience ou emballement ?
Microsoft est clairement en train de jouer son avenir sur l’intelligence artificielle. Les investissements sont massifs, les promesses également. Satya Nadella parie que dans 24 à 36 mois, la quasi-totalité des utilisateurs Microsoft paieront un supplément pour bénéficier de Copilot dans leur quotidien professionnel et personnel.
Pour les entrepreneurs, c’est le moment de se poser les bonnes questions :
- Votre produit gagnerait-il à être augmenté par une IA spécialisée ?
- Pouvez-vous intégrer Copilot, Claude, Gemini ou Grok dans vos workflows clients ?
- Comment mesurer concrètement le ROI de ces technologies pour vos clients ?
Une chose est sûre : la course à l’IA ne fait que commencer. Et Microsoft, pour l’instant, court en tête… même si Wall Street lui demande encore de prouver que ce n’est pas pour rien.
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