Imaginez un secteur où chaque mois apporte son lot de tremblements de terre stratégiques : un géant qui vacille, un autre qui explose en bourse, des présidents qui tweetent des menaces de tarifs douaniers, et des milliards de dollars qui changent de mains en quelques semaines. C’est exactement ce qu’a vécu l’industrie des semi-conducteurs aux États-Unis tout au long de l’année 2025. Entre guerre commerciale larvée avec la Chine, virages réglementaires à 180°, et tentatives désespérées de relocalisation industrielle, cette année restera gravée comme l’une des plus chaotiques de l’histoire récente du secteur.
Pour les entrepreneurs tech, les investisseurs en deeptech, les marketeurs spécialisés en B2B tech et tous ceux qui construisent leur business sur l’intelligence artificielle, comprendre cette chronologie n’est pas un simple exercice d’actualité : c’est une question de survie stratégique. Car derrière chaque annonce se cache un impact direct sur les coûts de calcul, la disponibilité des puces, les stratégies d’innovation et les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Janvier 2025 : Les dernières cartouches de l’administration Biden
L’année démarre sur les chapeaux de roues. Le 6 janvier, Dario Amodei, co-fondateur et CEO d’Anthropic, cosigne une tribune remarquée dans le Wall Street Journal. Il défend avec force le maintien — voire le durcissement — des contrôles à l’exportation de puces IA vers la Chine, arguant que ces restrictions expliquent en grande partie le retard actuel de Pékin dans le domaine de l’IA de pointe.
Les contrôles existants ont ralenti la progression chinoise en intelligence artificielle. Il serait dangereux de les assouplir maintenant.
– Dario Amodei, co-fondateur et CEO d’Anthropic
Une semaine plus tard, le 13 janvier, l’administration Biden, à quelques jours de quitter le pouvoir, publie un nouvel executive order qui structure le monde en trois tiers pour les exportations de puces IA. Tier 1 : libre circulation ; Tier 2 : quotas ; Tier 3 : restrictions renforcées. Ce cadre sera rapidement remis en cause par la nouvelle administration.
Le 27 janvier, DeepSeek, une startup chinoise, libère une version open-source de son modèle R1 de raisonnement. L’onde de choc est immédiate dans la Silicon Valley : comment une entreprise chinoise peut-elle atteindre un tel niveau malgré les restrictions ? La pression monte pour durcir encore les contrôles.
Février – Mars 2025 : Intel change de capitaine
Fin février, Intel annonce un nouveau report majeur de sa méga-usine de l’Ohio. Prévue initialement pour 2025, la production commerciale est désormais repoussée à 2030-2031. Ce retard symbolise les immenses difficultés rencontrées par les acteurs américains pour rattraper Taiwan et la Corée du Sud dans la fabrication de pointe.
Le 3 février, plusieurs sénateurs des deux bords (dont Elizabeth Warren et Josh Hawley) écrivent au futur secrétaire au Commerce Howard Lutnick pour exiger des restrictions supplémentaires, notamment sur la puce H20 de Nvidia utilisée pour entraîner le modèle R1 de DeepSeek.
Puis arrive le tournant du 12 mars : Intel nomme Lip-Bu Tan au poste de CEO. Cet ancien membre du board, figure respectée du capital-risque et de l’industrie, promet de recentrer Intel sur l’ingénierie pure et de redevenir une « engineering-first company ».
Avril 2025 : L’ouragan des restrictions d’export et les premiers licenciements massifs
Le 15 avril, Nvidia annonce que sa puce H20, la plus avancée qu’elle pouvait encore exporter vers la Chine, passe sous licence obligatoire. La charge financière est estimée à 5,5 milliards de dollars pour le premier trimestre fiscal 2026 de l’entreprise.
Quelques jours plus tôt, le 9 avril, Jensen Huang est aperçu à Mar-a-Lago chez Donald Trump. Selon plusieurs médias, ce dîner aurait permis d’éviter des restrictions encore plus sévères en échange d’investissements massifs de Nvidia dans des data centers américains.
Le 22 avril, Intel officialise un plan de suppression de plus de 21 000 postes, soit environ 20 % de ses effectifs. L’objectif affiché : aplatir la structure, réduire les couches managériales et remettre l’ingénierie au centre.
Mai – Juin 2025 : Acquisitions frénétiques et revirements réglementaires
Mai est marqué par une série d’acquisitions chez AMD qui cherche à combler son retard face à Nvidia dans l’IA :
- 28 mai : acquisition d’Enosemi (silicon photonics)
- 6 juin : acqui-hiring de l’équipe d’Untether AI (inférence IA)
- 4 juin : rachat de Brium (optimisation logicielle IA multi-hardware)
Le 7 mai, l’administration Trump annonce qu’elle ne mettra pas en application le « Framework for Artificial Intelligence Diffusion » prévu par Biden. Nouveau revirement le 13 mai : le Department of Commerce enterre officiellement ce cadre.
Pourtant, la pression reste forte : utiliser les puces Ascend de Huawei n’importe où dans le monde devient explicitement une violation des règles américaines d’export.
Juillet – Août 2025 : Les montagnes russes de la politique commerciale
Le 14 juillet, Nvidia dépose une demande pour reprendre les ventes de H20 en Chine. Le même jour, la Malaisie instaure un système de permis d’exportation pour les puces IA américaines afin de lutter contre la contrebande.
Le 23 juillet, l’administration Trump dévoile son « AI Action Plan ». Si le document insiste sur la coordination avec les alliés et le maintien des contrôles, il reste très flou sur les détails concrets.
Puis arrive le 22 août : le gouvernement américain convertit une partie des subventions CHIPS Act en une participation de 10 % au capital d’Intel, avec clause de déchéance si la part d’Intel dans sa propre fonderie tombe sous 50 %.
SoftBank entre également au capital à hauteur de 2 milliards de dollars quelques jours plus tôt.
Septembre 2025 : La menace des tarifs et le départ de Michelle Holthaus
Le 9 septembre, Intel annonce le départ de Michelle Johnston Holthaus, CEO d’Intel Products depuis trente ans, et la création d’un groupe d’ingénierie centralisé.
Mi-septembre, la Chine contre-attaque : interdiction faite aux entreprises locales d’acheter des puces Nvidia, puis condamnation antitrust liée au rachat de Mellanox en 2020.
Fin septembre, les rumeurs de tarifs douaniers se précisent : obligation de produire autant aux États-Unis qu’à l’international sous peine de taxes punitives.
Octobre – Novembre 2025 : Intel relance et Nvidia explose
Le 9 octobre, Intel présente Panther Lake, premier processeur gravé en 18A et fabriqué exclusivement dans l’usine d’Arizona. Un signal fort de reprise industrielle.
Le 19 novembre, Nvidia publie des résultats records : 57 milliards de dollars de chiffre d’affaires au T3 (+66 % sur un an), porté par le data center.
Décembre 2025 : Nvidia mise sur Groq et rouvre la Chine
Le 8 décembre, revirement majeur : le Department of Commerce autorise à nouveau Nvidia et AMD à vendre des puces IA avancées en Chine (notamment les H200).
Le 24 décembre, Nvidia conclut un accord de licence non-exclusive avec Groq, embauche son fondateur et rachète pour 20 milliards de dollars d’actifs. Une opération qui intrigue autant qu’elle rassure les marchés.
Ce que les entrepreneurs et investisseurs doivent retenir pour 2026 et au-delà
2025 aura été l’année où la géopolitique a définitivement pris le pas sur la pure technique dans l’industrie des semi-conducteurs. Voici les leçons principales pour les startups et scale-ups tech :
- La dépendance à un seul fournisseur de GPU (Nvidia) reste un risque systémique majeur malgré les efforts de diversification.
- Les relocalisations industrielles américaines avancent très lentement ; attendez-vous à des pénuries et des coûts élevés jusqu’en 2030 minimum.
- Les revirements réglementaires peuvent être brutaux et rapides : prévoyez toujours plusieurs scénarios d’approvisionnement.
- La Chine accélère massivement ses alternatives domestiques ; les acteurs qui misent uniquement sur l’excellence technologique américaine pourraient être surpris à moyen terme.
- Les grands gagnants de 2025 restent les entreprises capables de naviguer entre conformité, innovation rapide et lobbying efficace (Nvidia en tête).
Pour les fondateurs qui construisent aujourd’hui la prochaine licorne IA, la vraie question n’est plus seulement « quelle architecture choisir ? » mais aussi : « comment sécuriser mon accès aux puces de calcul les plus performantes dans un monde où la technologie est devenue un levier géopolitique de premier plan ? »
2026 s’annonce déjà mouvementé avec l’entrée en vigueur probable de nouveaux tarifs et l’accélération des joint-ventures transfrontaliers. Une chose est sûre : dans le monde des semi-conducteurs, plus rien ne sera comme avant 2025.
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