Imaginez un instant : alors que le marché du venture capital européen connaît l’une de ses périodes les plus difficiles depuis plus d’une décennie, un segment particulier affiche une santé insolente, presque insolente. En 2025, près de 80 spinouts issues des universités et laboratoires de recherche européens ont franchi des seuils symboliques majeurs : soit une valorisation d’au moins 1 milliard de dollars, soit plus de 100 millions de dollars de revenus annuels, soit les deux. Un chiffre qui donne le vertige et qui raconte une histoire bien plus profonde que de simples statistiques.
Derrière ces success stories se cache tout un écosystème en pleine maturation : des décennies d’investissements publics dans la recherche fondamentale, une nouvelle génération d’entrepreneurs scientifiques beaucoup plus business-oriented, et surtout, une prise de conscience progressive des investisseurs que les vraies disruptions technologiques de demain naissent souvent dans les laboratoires plutôt que dans les incubateurs de la Silicon Valley.
Un trésor caché qui commence à briller très fort
Les universités européennes ont longtemps été perçues comme des usines à brevets plutôt que comme des pépinières de licornes. Cette époque semble définitivement révolue. Selon le rapport European Spinout Report 2025 publié par Dealroom, l’ensemble des spinouts universitaires deep tech et life sciences européennes représente aujourd’hui une valeur cumulée impressionnante de 398 milliards de dollars.
Ce n’est plus une anecdote, c’est un mouvement structurel majeur. Parmi ces entreprises, 76 ont atteint les fameux seuils qui font rêver tout investisseur : la barre du milliard de valorisation ou celle des 100 millions de chiffre d’affaires annuel. Des noms désormais bien connus dans le petit monde du deep tech européen en font partie : Iceye (observation radar depuis l’espace), IQM (ordinateurs quantiques), Isar Aerospace (lanceurs spatiaux), Synthesia (vidéos générées par IA) ou encore Tekever (drones et systèmes autonomes).
Les universités et laboratoires de recherche ont toujours constitué le trésor deep tech de l’Europe. Aujourd’hui, les spinouts académiques se sont consolidées en un véritable entonnoir de startups valorisé à 398 milliards de dollars, et l’argent du venture capital suit cette tendance.
Extrait du European Spinout Report 2025
Ce qui frappe particulièrement dans ce mouvement, c’est sa résilience face à la conjoncture. Alors que le montant global investi dans les startups européennes a chuté de près de 50 % par rapport au pic de 2021, les spinouts deep tech et life sciences sont en passe de réaliser leur deuxième meilleure année de tous les temps en termes de levées de fonds, avec 9,1 milliards de dollars attendus sur l’année 2025.
De nouvelles générations de fonds spécialisés émergent
Face à cette dynamique, de nouveaux acteurs se positionnent spécifiquement sur ce segment. Décembre 2025 a vu l’émergence de deux nouveaux véhicules particulièrement intéressants :
- PSV Hafnium : fonds danois qui a bouclé son premier closing à 60 millions d’euros (sur-allocé), avec un focus clair sur le deep tech nordique
- U2V (University2Ventures) : structure basée à Aachen (Allemagne) avec des bureaux également à Berlin et Londres, qui cible le même ticket de 60 millions d’euros pour son véhicule inaugural
Ces nouveaux entrants viennent compléter un paysage déjà riche avec des acteurs historiques comme Cambridge Innovation Capital, Oxford Science Enterprises, Apollo Ventures, btov ou encore High-Tech Gründerfonds qui ont tous, à des degrés divers, intégré les spinouts universitaires dans leur thèse d’investissement.
Une évolution particulièrement intéressante concerne l’arrivée de fonds indépendants qui ne sont pas directement liés à une université mais qui considèrent simplement les spinouts comme l’une des meilleures façons de générer du multiple sur investissement. Le pari semble payant : en 2025, pas moins de six spinouts ont généré des exits supérieurs à 1 milliard de dollars pour leurs investisseurs. L’acquisition d’Oxford Ionics par l’américain IonQ en est l’exemple le plus médiatisé.
Des secteurs ultra-stratégiques et des tickets qui grossissent
Les grandes levées de 2025 montrent à quel point les investisseurs institutionnels et stratégiques sont prêts à mettre des tickets très significatifs sur des technologies considérées comme critiques pour la souveraineté européenne :
- Proxima Fusion (fusion nucléaire) → levée majeure dans un domaine stratégique
- Quantum Systems (drones dual-use) → valorisation dépassant les 3 milliards de dollars
- Plusieurs acteurs du quantique (ordinateurs, capteurs, communications)
- Deep learning pour la défense et l’aérospatial
Cette concentration sur des technologies duales (civil/militaire) ou stratégiques (énergie, souveraineté numérique) explique aussi pourquoi l’on observe un long tail géographique : les spinouts ne sortent plus uniquement de Cambridge, Oxford et Zurich. Des universités à Helsinki, Copenhague, Munich, Delft, Paris-Saclay, Grenoble ou encore Turin produisent régulièrement des pépites.
Les nouveaux territoires, nouvelle frontière pour les investisseurs
Pour les nouveaux fonds, aller chercher des opportunités en dehors des hubs historiques constitue un véritable avantage compétitif. Les partenaires de PSV Hafnium l’expliquent sans détour :
Les institutions de recherche nordiques recèlent un potentiel extraordinaire encore largement inexploité.
PSV Hafnium
Leur premier fonds a déjà investi dans des projets issus de la Technical University of Denmark (DTU) mais aussi de la Finlande, avec notamment SisuSemi, une startup qui capitalise sur dix années de recherche à l’Université de Turku pour proposer une nouvelle technologie de nettoyage de surface pour l’industrie des semi-conducteurs.
Ce mouvement vers les « seconds hubs » européens est extrêmement positif : il permet de diversifier les sources d’innovation et d’éviter la surchauffe et la survalorisation dans les trois ou quatre villes les plus connues.
Un environnement globalement plus favorable… avec un gros point noir
L’écosystème des spinouts universitaires européens bénéficie aujourd’hui d’un contexte globalement très porteur :
- Amélioration des termes de deal pour les chercheurs-entrepreneurs
- Meilleure professionnalisation des services de valorisation et transfert de technologie
- Augmentation significative des programmes de subventions (EIC, Horizon Europe, etc.)
- Apparition de plus en plus de « venture builders » spécialisés deep tech
- Meilleure compréhension par les chercheurs du langage et des attentes des investisseurs
Mais un problème majeur persiste et s’aggrave même : l’accès au growth capital, c’est-à-dire aux tours de série C/D et plus, nécessaires pour scaler à l’international et rivaliser avec les champions américains et chinois.
Près de 50 % des fonds levés en late-stage par les spinouts deep tech européennes proviennent encore d’investisseurs américains ou asiatiques. Si cette proportion a légèrement diminué ces dernières années, elle reste extrêmement élevée et constitue un signal d’alerte majeur pour la souveraineté technologique européenne.
Les leçons stratégiques pour les entrepreneurs et investisseurs
Pour les entrepreneurs scientifiques qui souhaitent créer leur startup en Europe en 2026-2027, plusieurs enseignements stratégiques se dégagent de cette année 2025 record :
- Choisir son université d’origine avec soin : certaines ont considérablement professionnalisé leur accompagnement ces dernières années
- Privilégier les technologies duales ou stratégiques : elles attirent beaucoup plus facilement les gros tickets
- Construire très tôt une stratégie de financement international : même les meilleures startups européennes ont besoin d’investisseurs US pour scaler
- Penser dès le début au chemin vers le profitability : les investisseurs tardifs sont beaucoup plus regardants sur la traction réelle que sur le storytelling technologique
- Ne pas sous-estimer l’importance du timing : certaines fenêtres technologiques et géopolitiques sont extrêmement favorables pendant 18-36 mois seulement
Du côté des investisseurs, le message est clair : ignorer le vivier universitaire deep tech européen devient de plus en plus coûteux. Les meilleures opportunités se trouvent souvent dans les programmes de spinout les plus structurés, mais aussi dans des universités moins connues qui commencent à produire des technologies de rupture.
Vers une renaissance industrielle européenne ?
Si l’Europe parvient à résoudre son problème chronique d’accès au capital de croissance massif, le continent pourrait connaître dans les années à venir une véritable renaissance industrielle fondée sur la deep tech. Les ingrédients sont là :
- Des décennies d’investissement dans la recherche fondamentale
- Une nouvelle génération de scientifiques-entrepreneurs
- Des besoins technologiques stratégiques majeurs (énergie, défense, santé, souveraineté numérique)
- Des valorisations encore raisonnables par rapport aux US
- Un environnement réglementaire qui, bien que complexe, reste plus prévisible que celui de la Chine
2025 restera sans doute comme l’année où le deep tech universitaire européen a définitivement quitté le statut de « joli vivier de technologies » pour devenir une véritable classe d’actifs reconnue, avec ses propres dynamiques, ses champions et ses enjeux stratégiques.
La question n’est désormais plus de savoir si l’Europe peut produire des champions technologiques mondiaux issus de ses universités, mais à quelle vitesse elle va transformer ce potentiel en réalité industrielle et économique. Au vu de l’année 2025, la réponse semble être : plus rapidement que beaucoup ne l’imaginaient.
Pour les entrepreneurs, investisseurs et décideurs qui s’intéressent au futur de la tech européenne, une chose est sûre : ignorer les spinouts universitaires serait une erreur stratégique majeure dans les années à venir.
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