Imaginez que l’application que vous avez secrètement installée sur le téléphone de votre conjoint pour “vérifier” sa fidélité se retourne contre vous : vos coordonnées bancaires, vos messages les plus intimes et même les localisations précises de vos victimes finissent publiées sur des forums de hackers. Ce scénario n’est pas une fiction dystopique, mais la réalité vécue par des centaines de milliers d’utilisateurs de stalkerware ces dernières années.
En 2026, alors que les startups technologiques rivalisent d’ingéniosité pour capter notre attention et nos données, une industrie parallèle prospère dans l’ombre : celle des logiciels espions destinés aux conjoints jaloux, aux parents intrusifs ou aux employeurs peu scrupuleux. Mais cette industrie est en train de s’effondrer sous le poids de ses propres failles de sécurité. Hack après hack, fuite après fuite, les preuves s’accumulent : utiliser un stalkerware aujourd’hui, c’est prendre un risque démesuré, non seulement sur le plan éthique et légal, mais aussi — et surtout — sur le plan de la cybersécurité.
Qu’est-ce que le stalkerware exactement ?
Le terme stalkerware (parfois appelé spouseware ou spyware conjugal) désigne des applications mobiles ou des logiciels pour ordinateur conçus pour surveiller à distance une personne sans son consentement. Ces outils permettent de :
- lire tous les messages (SMS, WhatsApp, Telegram, Instagram…)
- accéder aux photos, vidéos et fichiers
- suivre la localisation GPS en temps réel
- enregistrer les appels et parfois les conversations ambiantes
- capturer les écrans et les frappes au clavier
Les éditeurs de ces programmes les vendent ouvertement comme des solutions pour “retrouver la confiance dans le couple”, “protéger ses enfants” ou “contrôler la productivité des employés”. Parmi les noms les plus connus en 2026 : mSpy, uMobix, FlexiSpy, SpyX, Cocospy, Spyic ou encore Catwatchful.
Mais derrière ces promesses marketing se cache une industrie qui cumule les scandales de sécurité depuis près d’une décennie.
27 entreprises compromises depuis 2017 : un bilan accablant
Selon le suivi rigoureux réalisé par des journalistes spécialisés en cybersécurité, pas moins de 27 fournisseurs de stalkerware ont subi des piratages ou des expositions massives de données depuis 2017. Parmi les plus marquants de ces derniers mois :
- uMobix (2026) : plus de 500 000 clients touchés, informations de paiement publiées par un hacktiviste
- Catwatchful (2025) : données de 26 000 victimes compromises
- SpyX, Cocospy, Spyic, Spyzie (2025) : millions de messages, photos et logs exposés
- mSpy (2024) : millions de tickets de support clients leakés
- pcTattletale (2024) : fermeture définitive après un leak et une défiguration du site
Ce n’est pas une coïncidence isolée : c’est un schéma systématique. Certains acteurs comme TheTruthSpy ont été compromis à quatre reprises différentes.
« Les gens qui dirigent ces entreprises ne sont peut-être pas les plus scrupuleux ni vraiment préoccupés par la qualité de leur produit. »
– Eva Galperin, directrice cybersécurité à l’EFF
Cette citation résume parfaitement le problème : une industrie qui privilégie la rapidité de développement et le profit immédiat à la sécurité de ses infrastructures.
Pourquoi ces entreprises se font pirater si facilement ?
Plusieurs raisons structurelles expliquent cette vulnérabilité chronique :
- Compétences techniques limitées : beaucoup de ces sociétés sont petites, basées dans des pays où le coût de développement est faible, et emploient des développeurs qui ne suivent pas les meilleures pratiques de sécurité.
- Stockage imprudent des données : buckets S3 mal configurés, bases de données accessibles sans authentification, clés API laissées en clair dans le code source.
- Modèle économique opaque : paiements par carte sans protection adéquate, stockage des logs en clair pour faciliter l’accès client.
- Cible attractive pour les hacktivistes : plusieurs groupes considèrent la lutte contre le stalkerware comme une cause morale et publient volontairement les données pour détruire l’industrie.
Le résultat est catastrophique : non seulement les acheteurs (souvent des conjoints abuseurs) voient leurs informations personnelles exposées, mais surtout les victimes — celles qui sont espionnées à leur insu — voient leurs données les plus intimes jetées en pâture sur internet.
Les conséquences réelles pour les victimes
Les fuites de stalkerware ne sont pas un simple désagrément technique. Elles amplifient considérablement les risques pour les personnes surveillées, très souvent des femmes dans un contexte de violence conjugale.
Quand un harceleur découvre que son outil d’espionnage a été compromis, deux réactions fréquentes apparaissent :
- Il devient encore plus violent par peur de perdre le contrôle
- Il accuse sa victime d’avoir “tout fait fuiter” et utilise cette excuse pour justifier une escalade
De nombreuses études menées par des associations de lutte contre les violences conjugales montrent que la surveillance numérique est un facteur aggravant majeur dans les cas de féminicides.
Stalkerware et startups tech : un parallèle inquiétant
Pour les fondateurs de startups dans le domaine de la tech, du SaaS, de l’IA ou de la data, l’histoire du stalkerware doit servir d’avertissement majeur.
Les mêmes erreurs se répètent inlassablement :
- prioriser la vitesse de mise sur le marché (ship fast) au détriment de la sécurité
- stocker trop de données sensibles sans réelle nécessité business
- négliger les revues de code et les pentests réguliers
- sous-estimer la valeur des données pour les attaquants externes
Dans un monde où les ransomwares et les fuites de données coûtent des dizaines de millions aux entreprises, la leçon est claire : la sécurité n’est plus un “nice to have”, c’est une condition de survie.
Alternatives légales et éthiques existent-elles ?
Oui, mais elles sont très différentes.
Pour les parents qui souhaitent réellement assurer la sécurité de leurs enfants adolescents :
- utiliser les fonctionnalités natives Family Sharing (Apple) ou Family Link (Google)
- discuter ouvertement avec les enfants et obtenir leur consentement
- privilégier la transparence plutôt que la surveillance cachée
Pour les entreprises qui souhaitent monitorer les appareils professionnels :
- choisir des solutions MDM (Mobile Device Management) certifiées
- informer clairement les employés (obligation légale dans la plupart des pays)
- limiter la collecte aux seules données professionnelles
L’avenir du stalkerware en 2026 et au-delà
Malgré les fermetures (pcTattletale, SpyFone banni par la FTC, etc.), l’industrie ne disparaît pas. Elle mute :
- rebranding ultra-rapide après chaque scandale
- migration vers des infrastructures décentralisées ou cloud anonymes
- apparition de solutions basées sur l’IA pour rendre la détection plus difficile
Parallèlement, les grandes plateformes (Apple, Google) durcissent leurs politiques de détection et de suppression des apps stalkeuses sur leurs stores. Mais le mal est déjà fait : des millions de personnes ont été espionnées, et des dizaines de milliers de victimes ont vu leur intimité violée une seconde fois via des fuites publiques.
Conclusion : un triple NON catégorique
En tant qu’entrepreneur, marketeur, investisseur ou simple utilisateur tech averti, vous avez tout intérêt à fuir le stalkerware pour trois raisons cumulatives :
- C’est illégal dans la très grande majorité des cas (violation de la vie privée)
- C’est éthiquement inacceptable et souvent lié à des dynamiques de contrôle et de violence
- C’est dangereux : vous mettez en péril vos propres données et celles des personnes que vous surveillez
Le message est limpide en 2026 : il n’existe aucun scénario où l’installation d’un stalkerware soit une bonne idée. Ni pour le couple, ni pour la famille, ni pour l’entreprise. La technologie doit servir à créer de la confiance, pas à la détruire.
Si vous pensez être victime de stalkerware ou de violence numérique, n’hésitez pas à contacter des associations spécialisées ou les numéros d’urgence. La prise de conscience collective est en marche, et elle passe aussi par des choix responsables dans le monde de la tech et du business.







