Imaginez un monde où la transition énergétique et l’explosion des data centers IA se heurtent à un mur invisible : la pénurie de cuivre. Ce métal rougeâtre, indispensable aux câbles électriques, aux véhicules électriques et aux infrastructures numériques, pourrait manquer cruellement dès 2040 selon les projections les plus alarmantes. Demande en hausse explosive, offre qui patine… les prix flambent déjà, et les géants miniers cherchent désespérément des solutions. Mais si la réponse venait non pas de nouvelles mines gigantesques, mais de minuscules organismes vivants tapis dans le minerai depuis des milliards d’années ?
C’est précisément l’approche audacieuse d’une jeune pousse américaine qui fait parler d’elle en ce début 2026. En levant 6 millions de dollars en seed, cette startup bouleverse les pratiques d’extraction du cuivre en misant sur la biologie plutôt que sur la force brute. Une innovation qui pourrait bien redessiner le paysage des minerais critiques et offrir un bol d’air précieux aux secteurs tech et green.
La bombe à retardement du cuivre dans l’économie numérique
Le cuivre n’est plus un simple matériau industriel. Il est devenu le sang des révolutions technologiques actuelles. Chaque data center IA supplémentaire, chaque borne de recharge pour VE, chaque panneau solaire ou éolienne en consomme des tonnes. Les analystes s’accordent : sans mesures radicales, l’offre mondiale pourrait être inférieure de 25 % à la demande d’ici 15 ans. Les prix, déjà élevés, risquent de devenir prohibitifs, freinant net l’adoption massive des technologies bas carbone.
Les investisseurs l’ont bien compris. Des fonds massifs affluent vers l’exploration minière boostée à l’IA. KoBold Metals, par exemple, a levé plus de 500 millions de dollars pour exploiter un gisement en Zambie découvert grâce à des algorithmes avancés. Mais creuser plus profond ou ouvrir de nouvelles mines pose d’énormes défis environnementaux, réglementaires et financiers. C’est ici qu’intervient une logique différente : plutôt que d’en produire plus en extrayant davantage, optimiser ce qui est déjà extrait.
Car dans les mines existantes, une part importante du cuivre reste prisonnière du minerai. Les méthodes classiques de lixiviation en tas (heap leaching) ne récupèrent souvent que 30 à 60 % du métal présent. Et si on pouvait augmenter ce rendement sans bouleverser les infrastructures ?
Les microbes, ces oubliés de l’extraction minière
Depuis des décennies, les mineurs savent que des bactéries jouent un rôle clé dans la solubilisation du cuivre. Ces micro-organismes oxydent le fer et le soufre, libérant le métal précieux dans une solution acide qui peut ensuite être récupérée. C’est la biomining, ou lixiviation biologique, une technologie mature mais perfectible.
Jusqu’ici, les efforts d’amélioration se concentraient sur l’ajout de souches bactériennes sélectionnées ou génétiquement modifiées. On cultivait ces « super-bactéries » en laboratoire, puis on les répandait sur les tas de minerai. Problème : les résultats étaient souvent décevants. Un boost initial, puis un retour rapide à la normale, voire aucun effet notable. Pourquoi ? Parce que les microbes ne fonctionnent pas en solo.
« Souvent ils voient un boost au début et puis ça retombe, ou ils ne voient rien du tout. »
– Sasha Milshteyn, co-fondateur et CEO de Transition Metal Solutions
Les communautés microbiennes dans les tas de minerai sont d’une complexité extrême. Plus de 90 % des espèces présentes n’ont jamais été isolées ni même nommées en laboratoire. Les conditions extrêmes (pH autour de 2, présence de métaux lourds, argiles perturbatrices) rendent les études classiques quasi impossibles. Résultat : l’industrie se focalisait sur les 5 % de microbes cultivables, ignorant la majorité du potentiel biologique.
L’approche prébiotique : nourrir la communauté entière
Transition Metal Solutions a choisi une voie radicalement différente. Au lieu d’importer des bactéries étrangères, la startup nourrit et optimise la communauté microbienne déjà en place. Comme des prébiotiques pour le microbiote intestinal humain, ils apportent des composés (principalement inorganiques et peu coûteux) qui favorisent l’équilibre et la performance globale de l’écosystème microbien.
Ces additifs sont adaptés à chaque site minier après analyse de la biologie locale. La plateforme propriétaire de la startup étudie les microbes présents, prédit les leviers chimiques les plus efficaces, teste et formule la recette sur mesure. Pas besoin de modifier les infrastructures existantes : on injecte simplement le cocktail dans le circuit de lixiviation.
- Augmentation du rendement de récupération du cuivre de 20 à 30 % en conditions réelles
- En laboratoire : passage de 60 % à 90 % d’extraction
- Composés majoritairement inorganiques, déjà présents ou compatibles avec les sites miniers
- Personnalisation par mine pour maximiser l’efficacité
Cette stratégie écosystémique semble payer. Les premiers résultats labo sont impressionnants, et la startup anticipe des gains significatifs même en conditions industrielles difficiles.
Une levée de fonds pour passer à l’échelle industrielle
Pour transformer ces promesses en réalité opérationnelle, Transition Metal Solutions vient de boucler un tour de seed oversubscrit de 6 millions de dollars. Le tour est mené par Transition Ventures, avec la participation d’un consortium impressionnant d’investisseurs climate et deeptech : Astor Management AG, Climate Capital, Dolby Family Ventures, Essential Capital, Juniper VC, Kayak Ventures, New Climate Ventures, Possible Ventures, SOSV et Understorey Ventures.
Ces fonds permettront de valider la technologie via des tests indépendants en laboratoire de métallurgie reconnu, puis de passer à des démonstrations sur des tas de plusieurs dizaines de milliers de tonnes. Objectif : convaincre les majors du mining que cette approche est fiable, économique et scalable.
« Sans résultats tiers, personne ne vous croira », explique sobrement Sasha Milshteyn. Une prudence sage dans un secteur où les promesses technologiques ont souvent déçu par le passé.
Impacts business et stratégiques pour les acteurs tech et green
Pour les startups et entreprises tech, cette innovation pourrait avoir des répercussions majeures. Un cuivre plus abondant et moins cher stabiliserait les chaînes d’approvisionnement critiques pour les data centers, les semi-conducteurs, les batteries et les réseaux 5G/6G. Les coûts d’infrastructure diminueraient, accélérant le déploiement de l’IA et de la transition énergétique.
Du côté des investisseurs, c’est une illustration supplémentaire que le climat et la deeptech convergent vers des solutions industrielles concrètes. Les VC parient sur des technologies qui résolvent simultanément des problèmes environnementaux et créent de la valeur économique massive. Ici, on réduit les déchets miniers, on limite l’ouverture de nouvelles mines destructrices, et on augmente l’efficacité des actifs existants.
À plus long terme, la technologie pourrait s’étendre à d’autres métaux : nickel, cobalt, or… autant de minerais stratégiques pour l’électrification et les technologies vertes.
Défis et perspectives pour cette bio-révolution minière
Malgré les résultats encourageants, le chemin reste long. Chaque site minier présente une signature microbienne unique, nécessitant des adaptations constantes. La variabilité des minerais, des climats et des pratiques opérationnelles complique la standardisation.
La validation industrielle prendra du temps : des mois, voire des années, avant une adoption massive par les grands groupes miniers traditionnellement conservateurs. Mais si les pilotes démontrent des gains stables de 20-30 %, l’effet boule de neige pourrait être rapide. Les incitations économiques sont énormes : récupérer 20 % de cuivre supplémentaire sur des millions de tonnes représente des centaines de millions de dollars par site.
Enfin, cette approche renforce l’idée que la biologie synthétique et l’écologie microbienne ont un rôle majeur à jouer dans l’industrie lourde du XXIe siècle. Loin des promesses parfois spéculatives de l’IA générative, ici la science rencontre des besoins physiques criants.
Une lueur d’espoir dans la course aux ressources critiques
Alors que les tensions géopolitiques autour des minerais critiques s’intensifient, des solutions comme celle de Transition Metal Solutions montrent qu’il existe des voies alternatives à la simple course à la production brute. En travaillant avec la nature plutôt que contre elle, cette startup ouvre une piste fascinante : celle d’une extraction plus intelligente, plus circulaire et potentiellement plus durable.
Pour les entrepreneurs, investisseurs et décideurs du monde tech, suivre de près cette avancée pourrait s’avérer stratégique. Car derrière les microbes et les tas de minerai se cache peut-être l’une des clés pour maintenir le rythme effréné de l’innovation numérique et verte sans sacrifier la planète.
Le cuivre reste roi. Mais désormais, il a des alliés microscopiques de taille.






