Imaginez une source d’énergie pratiquement illimitée, propre, et capable de révolutionner l’économie mondiale. Pendant des décennies, la fusion nucléaire a été reléguée au rang de rêve lointain, souvent moquée comme une technologie « toujours à dix ans de distance ». Pourtant, depuis quelques années, le vent tourne. Des avancées scientifiques majeures, couplées à des investissements massifs, ont propulsé ce secteur au cœur des priorités des investisseurs tech et des géants de la Silicon Valley. Aujourd’hui, des startups audacieuses lèvent des centaines de millions, voire des milliards, pour transformer cette promesse en réalité commerciale. Cet engouement n’est pas anodin : la fusion pourrait bouleverser des marchés valant des trillions de dollars.
Dans cet article, nous plongeons au cœur de cette révolution énergétique. Nous passons en revue les principales startups qui ont franchi le cap symbolique des 100 millions de dollars levés, en analysant leurs approches technologiques, leurs progrès et les raisons qui attirent tant de capitaux. Pour les entrepreneurs, investisseurs et passionnés de technologie, c’est une opportunité unique de comprendre où se dirige l’un des secteurs les plus prometteurs du moment.
Pourquoi la Fusion Nucléaire Attire-t-elle Tant les Investisseurs ?
La fusion nucléaire reproduit le processus qui alimente le Soleil : en fusionnant des atomes légers comme l’hydrogène, elle libère une énergie colossale sans produire de déchets radioactifs à longue vie ni de risques de meltdown comme la fission actuelle. Contrairement aux énergies renouvelables intermittentes, elle promet une production continue et massive.
Mais ce qui a vraiment changé la donne, ce sont trois avancées concrètes :
- Des puces informatiques plus puissantes permettant des simulations ultra-précises des plasmas.
- L’intelligence artificielle pour optimiser les designs de réacteurs et les systèmes de contrôle.
- Les aimants supraconducteurs à haute température, qui réduisent drastiquement la taille et le coût des machines.
À cela s’ajoute le breakthrough historique de décembre 2022 au Lawrence Livermore National Laboratory : pour la première fois, une réaction de fusion contrôlée a produit plus d’énergie qu’il n’en a fallu pour la déclencher. Même si nous sommes encore loin de la rentabilité commerciale, ce jalon a convaincu les investisseurs que la science est solide.
Résultat ? Le secteur privé de la fusion a attiré des milliards de dollars, portés par des figures emblématiques comme Bill Gates, Jeff Bezos ou Sam Altman.
Commonwealth Fusion Systems : Le Leader Incontesté
Avec près de 3 milliards de dollars levés, Commonwealth Fusion Systems (CFS) domine largement le paysage. Sa dernière méga-levée de 863 millions en août 2025 a renforcé sa position de leader.
Basée dans le Massachusetts et issue du MIT, CFS mise sur un design tokamak compact grâce à ses aimants supraconducteurs haute température développés en collaboration avec l’institut. Leur premier démonstrateur, Sparc, vise une production d’énergie « commercialement pertinente » dès fin 2026 ou début 2027. Plus ambitieux encore, le projet Arc prévoit une centrale commerciale de 400 MW près de Richmond, en Virginie, dont Google a déjà réservé la moitié de la production.
« Nous construisons la machine la plus rapide pour atteindre la fusion nette »
– Bob Mumgaard, CEO de CFS
Soutenue par Breakthrough Energy Ventures de Bill Gates, The Engine et de nombreux fonds VC, CFS incarne parfaitement la convergence entre recherche académique de pointe et ambition entrepreneuriale.
TAE Technologies : L’Ancien qui Se Réinvente
Fondée en 1998, TAE Technologies (ex-Tri Alpha Energy) est la doyenne du secteur. Avec 1,79 milliard de dollars levés avant son opération spectaculaire de décembre 2025, elle a surpris tout le monde en annonçant une fusion avec Trump Media & Technology Group, valorisant l’entité combinée à 6 milliards.
Son approche ? Une configuration à champ inversé avec bombardment de particules pour stabiliser le plasma en forme de cigare. Des investisseurs comme Google, Chevron et New Enterprise Associates ont soutenu cette vision longue terme.
Cette opération boursière atypique montre comment certaines startups de deep tech cherchent des voies alternatives pour financer leur R&D intensive, même au prix d’associations controversées.
Helion Energy : Le Pari le Plus Audacieux
Helion affiche le calendrier le plus agressif : production d’électricité dès 2028, avec Microsoft comme premier client. Basée à Everett (Washington), elle a levé 1,03 milliard de dollars, dont 425 millions en janvier 2025.
Son réacteur utilise aussi une configuration à champ inversé, mais récupère directement l’électricité via l’induction magnétique du plasma – une approche élégante qui élimine le cycle thermique traditionnel.
Portée par Sam Altman, Reid Hoffman, Peter Thiel et BlackRock, Helion illustre parfaitement l’appétit des géants tech pour les paris moonshot à haut risque.
Pacific Fusion : L’Entrant qui Fait Trembler le Secteur
En 2025, Pacific Fusion a réalisé la plus grosse Series A de l’histoire du secteur : 900 millions de dollars. Dirigée par Eric Lander (ex-Human Genome Project), elle opte pour la confinement inertiel, mais remplace les lasers par des impulsions électromagnétiques coordonnées.
Le financement est tranche par milestones, une pratique courante en biotech qui sécurise les investisseurs tout en motivant l’équipe. Un modèle hybride qui pourrait inspirer d’autres deep tech.
Les Autres Acteurs Majeurs à Suivre
Le paysage compte encore de nombreux challengers sérieux :
- Shine Technologies (778 M$) : approche pragmatique avec revenus intermédiaires via isotopes médicaux et recyclage de déchets.
- General Fusion (492 M$) : magnetized target fusion avec compression par pistons. A traversé des turbulences financières en 2025 mais s’est relancée.
- Tokamak Energy (336 M$) : tokamak sphérique compact made in UK.
- Zap Energy (327 M$) : confinement par cisaillement de courant, sans aimants complexes.
- Proxima Fusion (>185 M€) : rare pari sur les stellarators, plus stables théoriquement.
- Kyoto Fusioneering (191 M$) : spécialiste du « balance of plant » pour équiper les futurs réacteurs.
- Marvel Fusion (162 M$) : confinement inertiel laser avec cibles nanostructurées.
- First Light Fusion (108 M$) : projectile hypervéloce au lieu de lasers.
- Xcimer (100 M$) : lasers ultra-puissants inspirés du NIF.
Ce que Cela Signifie pour les Entrepreneurs et Investisseurs
La fusion nucléaire n’est plus un domaine réservé aux États. Les startups deep tech démontrent qu’avec une vision claire, une équipe scientifique de haut niveau et une roadmap crédible, il est possible d’attirer des capitaux massifs même pour des horizons de 10-15 ans.
Pour les investisseurs, c’est un secteur à haut risque mais au potentiel de retour astronomique. Un seul succès commercial pourrait créer une entreprise valant des centaines de milliards et accélérer la transition énergétique mondiale.
L’IA joue un rôle croissant : optimisation des designs, contrôle en temps réel des plasmas, prédiction des instabilités. Les startups qui maîtrisent cette synergie technologie-énergie auront un avantage décisif.
Enfin, on observe une diversification géographique : États-Unis en tête, mais Royaume-Uni, Allemagne, Japon et Canada bien représentés. La compétition est mondiale.
Les Défis qui Persistent
Malgré l’enthousiasme, les obstacles restent immenses :
- Atteindre le « breakeven commercial » (plus d’énergie sortie que tout le système consomme).
- Réduire les coûts de construction à un niveau compétitif.
- Démontrer la fiabilité sur de longues périodes.
- Naviguer les régulations nucléaires, même si la fusion est intrinsèquement plus sûre.
Plusieurs startups ont déjà ajusté leur stratégie : pivot vers des applications intermédiaires (isotopes, défense) ou partenariats industriels pour générer du cashflow avant la centrale commerciale.
Conclusion : Une Révolution en Marche
Le secteur de la fusion nucléaire privée vit une période dorée. Les levées de fonds records témoignent d’une confiance croissante dans la faisabilité technique et commerciale. Si les promesses sont tenues, nous pourrions assister dans les prochaines décennies à l’émergence d’une nouvelle industrie énergétique dominante.
Pour les entrepreneurs tech, c’est un signal fort : les moonshots les plus ambitieux peuvent attirer des capitaux massifs quand ils s’appuient sur des avancées scientifiques solides et des équipes de classe mondiale. La fusion n’est plus une blague – c’est peut-être la plus grande opportunité business du siècle.
Restez attentifs : 2026-2030 sera décisif avec les premiers démonstrateurs à grande échelle. Le futur de l’énergie se joue maintenant.







