Imaginez des milliers d’étudiants qui se connectent chaque jour sur une même plateforme, partagent leurs avis sans filtre, achètent et vendent entre eux, tout en restant fidèles pendant des années. Ou encore des apprenants adultes qui suivent des cours en direct, obtiennent des diplômes reconnus et reviennent régulièrement pour monter en compétences. Ces deux réalités existent aujourd’hui grâce à des entrepreneurs qui ont su créer des communautés ultra-engagées. Lors de la dernière édition de TechCrunch Disrupt, Tade Oyerinde et Teddy Solomon ont partagé leurs approches concrètes pour bâtir et surtout conserver une audience passionnée dans des secteurs ultra-compétitifs.
Dans un monde où l’attention est devenue la ressource la plus rare, comprendre leurs stratégies est précieux pour tout fondateur de startup, marketeur ou créateur de contenu. Que vous développiez une application sociale, une plateforme d’apprentissage en ligne ou que vous cherchiez simplement à transformer vos visiteurs en véritables ambassadeurs, les leçons tirées de Campus et de Fizz sont directement applicables au marketing digital, à la rétention utilisateur et à la monétisation durable.
Pourquoi l’engagement long terme est devenu le Saint Graal des startups
Autrefois, le succès d’une application se mesurait principalement au nombre de téléchargements et à la taille de la base utilisateurs. Aujourd’hui, les investisseurs regardent d’abord la rétention, le temps passé quotidiennement et surtout le taux de churn (désabonnement). Une audience qui disparaît aussi vite qu’elle est arrivée ne vaut presque rien sur le marché actuel.
Les deux speakers de Disrupt l’ont martelé : construire une communauté n’est pas une question de viralité explosive à court terme, mais de création de valeur continue. C’est cette valeur perçue qui transforme un simple utilisateur en membre actif, puis en évangéliste.
« Les utilisateurs sont tout. »
– Teddy Solomon, co-fondateur de Fizz
Cette phrase résume parfaitement le mindset actuel des meilleurs builders consumer. Voyons maintenant comment ces deux entrepreneurs ont concrètement mis ce principe en pratique dans des verticales très différentes.
Campus : réinventer l’éducation accessible et continue
Tade Oyerinde porte un projet ambitieux : faire de Campus la plateforme de référence pour l’upskilling tout au long de la vie. L’école en ligne propose des formations certifiantes, des diplômes d’associate (équivalent BTS/DUT) dans des domaines comme l’informatique, l’administration des affaires, mais aussi des spécialisations plus courtes en cosmétologie, phlébotomie ou encore « vibe coding » (développement avec une approche très orientée produit et design thinking).
Avec plus de 3 000 étudiants actifs et plus de 100 professeurs intervenant régulièrement, Campus a déjà franchi un cap important. Mais ce qui frappe, c’est la vision long terme exprimée par son fondateur :
« À l’avenir, tout le monde aura un abonnement ou une membership qui lui permettra de développer de nouvelles compétences régulièrement. »
– Tade Oyerinde
Ce modèle par abonnement pour l’apprentissage continu est en train de devenir une tendance lourde. LinkedIn Learning, MasterClass, Coursera ou encore les nouvelles offres IA personnalisées… tous convergent vers cette direction. Campus se différencie par plusieurs leviers stratégiques très intéressants pour les entrepreneurs tech.
1. Lancement de cours à la carte très demandés par les entreprises
Plutôt que de se limiter aux cursus longs, Campus a écouté les recruteurs et les DRH. Résultat : des modules courts et ultra-spécifiques qui répondent à des besoins immédiats en compétences. Cette approche permet de capter rapidement des utilisateurs professionnels déjà en poste, souvent prêts à payer eux-mêmes ou à se faire rembourser par leur employeur.
Leçon marketing : identifiez les douleurs précises de votre ICP (Ideal Customer Profile) et créez des produits qui les soulagent en moins de 4 semaines. La rapidité de la victoire influence énormément la fidélisation.
2. Accessibilité financière via les aides publiques
En intégrant les Pell Grants (aides fédérales américaines pour les études), Campus reste accessible à une large population. Couplé à un cap table prestigieux (Sam Altman d’OpenAI, Jason Citron de Discord…), cela libère l’équipe de la pression du profit immédiat.
Quand les investisseurs ne cherchent pas un retour sur investissement express, le fondateur peut se concentrer sur la qualité produit et l’expérience utilisateur. C’est un luxe rare dans la tech, mais qui s’avère redoutable pour construire une marque aimée.
3. Cours en direct avec de vrais professeurs
Dans un océan de MOOCs pré-enregistrés, Campus mise sur le live. L’interaction humaine, les questions en temps réel, le sentiment d’appartenance à une promotion… tous ces éléments renforcent considérablement l’engagement et réduisent le taux d’abandon, fléau historique de l’e-learning.
Pour les startups B2C, retenez cette leçon : tout ce qui crée du lien humain (live, communauté, events, mentorat) est un multiplicateur puissant de rétention.
Fizz : la communauté étudiante qui refuse de mourir
De l’autre côté du spectre, Teddy Solomon et son équipe ont bâti Fizz, un réseau social anonyme dédié aux étudiants du supérieur. Lancée en 2021, l’application est aujourd’hui présente sur plus de 200 campus aux États-Unis et a levé plus de 40 millions de dollars auprès d’investisseurs comme Owl Ventures et NEA.
Ce qui frappe avec Fizz, c’est sa capacité à rester au centre de la vie étudiante malgré la concurrence écrasante des géants (Instagram, TikTok, Snapchat, Discord…). Comment ? En misant sur trois piliers.
- Une anonymat maîtrisé qui libère la parole
- Des fonctionnalités utilitaires ultra-locales (marketplace peer-to-peer, events campus)
- Une expansion très progressive campus par campus
Ces choix ont permis à Fizz d’atteindre une densité d’utilisateurs par campus rarement vue, rendant le produit indispensable une fois qu’une masse critique est atteinte.
Marketplace et vidéos : au-delà du simple fil d’actualité
Plus de 100 000 articles listés sur la marketplace intégrée. Des posts vidéo qui remplacent avantageusement les simples photos ou textes. Fizz n’est plus seulement un endroit où l’on râle anonymement sur les profs ou les cours : c’est devenu un mini-écosystème de services utiles au quotidien étudiant.
Stratégie gagnante : transformer une app sociale en plateforme utilitaire. Dès que l’utilisateur a besoin de vendre son vieux vélo, de trouver un coloc ou de revendre ses cours, il ouvre Fizz plutôt qu’un groupe Facebook ou Leboncoin-like. Cela crée une habitude quotidienne très puissante.
Global Fizz : l’internationalisation comme prochain levier
Après avoir dominé le marché US, l’équipe prépare « Global Fizz » pour exporter le concept. Une étape risquée, car les codes sociaux étudiants varient énormément d’un pays à l’autre. Mais si le produit parvient à s’adapter localement tout en gardant son ADN (anonymat + utilité locale), le potentiel est énorme.
Monétisation : les pubs avant tout
Contrairement à beaucoup d’applications sociales qui se ruent sur les abonnements, Fizz mise pour l’instant sur la publicité contextuelle. Des partenariats avec des marques comme Perplexity ont déjà été testés avec succès.
Teddy Solomon l’explique clairement : avant de parler monétisation agressive, il faut d’abord un produit que les utilisateurs adorent et sur lequel ils passent beaucoup de temps. Une fois cette fondation solide, les revenus publicitaires deviennent beaucoup plus performants.
« Nous sommes focalisés sur la construction d’un excellent produit qui garde nos utilisateurs heureux et présents. »
– Teddy Solomon
Les 7 leçons transversales à retenir pour votre propre projet
Que vous lanciez une app sociale, une plateforme SaaS B2C, un média ou une communauté paid, voici les enseignements les plus actionnables extraits de cette session Disrupt :
- Commencez par résoudre une douleur très précise plutôt que de viser « tout le monde » dès le départ.
- Créez des habitudes quotidiennes via des fonctionnalités utilitaires (marketplace, events, live classes…).
- Misez sur l’humain : live, professeurs charismatiques, anonymat contrôlé, sentiment d’appartenance.
- Libérez la pression financière à court terme quand c’est possible (levée solide, investisseurs patients).
- Écoutez en permanence vos utilisateurs les plus fidèles pour faire évoluer le produit.
- Priorisez la rétention avant la croissance à tout prix. Une petite communauté hyper-engageante vaut mieux qu’une grande base fantôme.
- Préférez la monétisation publicitaire contextuelle quand vous avez une audience jeune et captive (meilleur eCPM, meilleure acceptation).
Ces principes ne sont pas théoriques : ils sont déjà appliqués avec succès par deux startups qui lèvent des dizaines de millions et comptent des centaines de milliers d’utilisateurs actifs.
Et en France ? Quelles opportunités similaires existent ?
Le marché français et européen reste très fragmenté sur ces verticales. On trouve des initiatives intéressantes en edtech (OpenClassrooms, 360Learning, Jedha, DataScientest…) et quelques tentatives de réseaux sociaux étudiants (comme l’ancienne Studapart Community ou certains groupes très actifs sur Discord), mais aucun acteur n’a encore atteint la densité et l’engagement de Fizz aux US.
De même, le modèle Campus pourrait inspirer des acteurs locaux qui combineraient certifications reconnues par France Compétences, financement CPF et format live interactif. Avec la réforme de la formation professionnelle et la montée du reconversion massive, le timing semble excellent.
Pour les fondateurs qui lisent ces lignes : regardez attentivement ces deux cas d’école. Ils montrent qu’il est toujours possible de créer des produits consumer aimés même en 2025-2026, à condition de placer l’utilisateur au centre de chaque décision.
Conclusion : l’audience n’est pas un KPI, c’est un actif
Que vous travailliez dans la tech, le marketing, l’edtech ou les médias, retenez cette idée simple : une audience engagée et fidèle est l’actif le plus précieux que vous puissiez construire. Plus précieux qu’un algorithme propriétaire, plus précieux qu’une base de données froide, plus précieux parfois qu’une levée de fonds.
Tade Oyerinde et Teddy Solomon l’ont démontré à TechCrunch Disrupt : quand vous offrez de la vraie valeur sur le long terme, que vous écoutez, que vous itérez sans cesse et que vous traitez vos utilisateurs comme des membres d’une communauté et non comme des numéros, alors la croissance finit par suivre… et elle devient beaucoup plus durable.
À vous maintenant de transformer ces inspirations en actions concrètes pour votre propre projet.
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