Imaginez-vous en train de scroller distraitement sur YouTube Shorts, et soudain, vous réalisez que vous venez de passer dix minutes à regarder des vidéos étranges : des animations répétitives, des scénarios absurdes avec des voix synthétiques, des images qui semblent tout droit sorties d’un rêve bizarre. Vous n’avez pas vraiment choisi ces contenus, pourtant ils s’enchaînent sans fin. Ce n’est pas un hasard. En ce début 2026, une part croissante de la plateforme est envahie par des vidéos générées par intelligence artificielle de très faible qualité, un phénomène qui interpelle à la fois les créateurs, les marques et les professionnels du marketing digital.
Ce n’est plus une intuition : des études récentes mettent en lumière l’ampleur de cette vague. Ces contenus, souvent produits en masse via des outils automatisés, visent avant tout à capter l’attention éphémère pour accumuler des vues et générer des revenus rapides. Pour les entrepreneurs, startups et marketeurs qui investissent temps et énergie dans du contenu authentique, cette évolution pose une question cruciale : comment se démarquer dans un écosystème où la quantité semble primer sur la qualité ?
Qu’est-ce que l’“AI slop” et pourquoi envahit-il YouTube ?
Le terme AI slop désigne ces productions automatisées de faible valeur ajoutée, générées à l’aide d’outils d’intelligence artificielle comme des générateurs de vidéos, de voix ou d’images synthétiques. On les reconnaît souvent à leurs schémas répétitifs : mêmes personnages, mêmes transitions brutales, scénarios simplistes tournés vers la curiosité immédiate plutôt que vers une réelle narration.
Ces vidéos pullulent particulièrement dans les Shorts, le format vertical court qui privilégie la consommation rapide. Selon une analyse approfondie menée par Kapwing, jusqu’à 33 % des vidéos proposées dans un flux Shorts neuf pourraient appartenir à cette catégorie. Autrement dit, près d’une vidéo sur trois que découvre un nouvel utilisateur relève de ce contenu automatisé.
Ce phénomène n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une logique industrielle : des workflows automatisés (via des plateformes comme n8n ou Make) permettent de produire des centaines, voire des milliers de vidéos par jour à coût quasi nul. L’objectif ? Exploiter les failles de l’algorithme de recommandation de YouTube, qui récompense la rétention d’attention et la fréquence de publication.
Les deux concepts clés pour comprendre le problème
Pour bien saisir les enjeux, deux notions émergent régulièrement dans les discussions autour de ce sujet.
D’abord, le contenu low-cost : il s’agit de vidéos fabriquées à la chaîne, avec peu ou pas de vérification humaine. Elles ne cherchent pas à informer durablement ni à créer une connexion émotionnelle. Leur seule mission est de générer du clic, puis du visionnage, puis un nouveau clic. C’est l’usine à contenu du XXIe siècle.
Ensuite, le brainrot : un anglicisme qui décrit parfaitement l’effet hypnotique de ces vidéos. Elles misent sur l’absurde, la répétition et la surprise visuelle pour maintenir l’utilisateur en état de consommation passive. Le cerveau n’a presque aucun effort à fournir – il suffit de laisser défiler. Résultat : des sessions de visionnage prolongées, idéales pour booster les métriques de la plateforme.
Le brainrot, c’est ce contenu qui te fait perdre la notion du temps sans que tu aies appris quoi que ce soit ou ressenti une réelle satisfaction.
– Observation courante dans les communautés de créateurs YouTube
Des chiffres qui donnent le vertige
Les données collectées par Kapwing ne laissent aucun doute sur l’industrialisation du phénomène. L’étude a scruté les 100 chaînes tendances dans chaque pays, puis identifié celles spécialisées dans ces productions automatisées.
Voici quelques indicateurs marquants :
- Jusqu’à 33 % des premières vidéos proposées à un nouvel utilisateur sont du brainrot ou de l’AI slop.
- L’Espagne concentre le plus d’abonnés cumulés sur ces chaînes : 20,22 millions.
- La Corée du Sud domine en termes de vues : 8,45 milliards cumulées.
- La chaîne indienne Bandar Apna Dost arrive en tête des plus vues mondialement.
- Certaines chaînes génèrent des revenus annuels estimés à plus de 4 millions de dollars.
Ces chiffres montrent qu’il ne s’agit pas d’un épiphénomène marginal, mais d’une véritable économie parallèle. Des acteurs organisés exploitent les outils IA pour créer des empires de vues, souvent sans investir dans la créativité ou l’originalité.
Pourquoi ces vidéos marchent-elles si bien ?
La réussite de ces contenus repose sur des mécanismes psychologiques bien connus en marketing digital. La répétition crée une familiarité rassurante. La surprise visuelle déclenche de la dopamine. Les scénarios ultra-simples ne demandent aucun effort cognitif. Tout est calibré pour maximiser le watch time, la métrique reine de YouTube.
En exploitant ces leviers, ces vidéos grimpent rapidement dans les recommandations. Plus elles sont vues, plus l’algorithme les pousse, créant un cercle vertueux pour leurs créateurs… et un cercle vicieux pour le reste de l’écosystème.
Le vrai problème ? Elles occupent une place disproportionnée, au détriment des contenus plus riches. Un créateur indépendant qui passe des heures à monter une vidéo éducative ou divertissante de qualité se retrouve concurrencé par des productions quasi gratuites et infinies.
Les conséquences pour les créateurs et les marques
Pour les entrepreneurs et startups qui utilisent YouTube comme canal d’acquisition, cette invasion change la donne. La visibilité organique devient plus difficile à obtenir. Les algorithmes, nourris par ces contenus addictifs, ont tendance à privilégier la quantité et la rétention immédiate plutôt que la profondeur ou l’authenticité.
Les marques qui investissent dans du brand content risquent de voir leur message noyé dans ce bruit constant. Pourtant, certaines pourraient être tentées d’adopter des pratiques similaires : automatiser une partie de leur production Shorts pour rester visibles. Mais à quel prix ? Une perte de crédibilité, une image cheap, et un risque de lasser rapidement l’audience.
À long terme, si la plateforme ne réagit pas, la confiance des utilisateurs pourrait s’éroder. Qui continuera à scroller si le flux devient trop uniforme et vide de sens ?
L’IA n’est pas le problème, l’usage abusif l’est
Il faut le dire clairement : l’intelligence artificielle en elle-même n’est pas coupable. Des usages créatifs et maîtrisés existent déjà, que ce soit dans la publicité, le cinéma ou même le contenu éducatif. Des outils permettent d’accélérer la post-production, de générer des idées ou d’optimiser des workflows sans sacrifier la qualité.
La différence fondamentale réside dans l’intention et le contrôle humain. Un contenu réfléchi, scénarisé, édité et assumé conserve une âme. À l’inverse, une production massive conçue uniquement pour saturer les recommandations n’apporte rien de durable.
Pour les professionnels du marketing et de la tech, l’enjeu est double :
- Comprendre que la régularité et la capacité à retenir l’attention restent récompensées.
- Mais aussi investir dans la différenciation : storytelling unique, valeur ajoutée réelle, connexion émotionnelle.
Comment les créateurs peuvent-ils réagir en 2026 ?
Face à cette concurrence automatisée, plusieurs stratégies émergent parmi les créateurs qui réussissent encore à percer.
Tout d’abord, la spécialisation. Se positionner sur une niche précise, avec une voix et un style reconnaissables, permet de fidéliser une audience qui recherche du contenu authentique. Les algorithmes, même biaisés, finissent par récompenser les chaînes qui génèrent un engagement qualitatif (commentaires, partages, likes significatifs).
Ensuite, l’hybridation intelligente de l’IA. Utiliser les outils pour accélérer la création (génération d’idées, sous-titres automatiques, miniatures optimisées) tout en conservant une direction artistique humaine. C’est l’équilibre gagnant : efficacité sans perte d’âme.
Enfin, diversifier les canaux. TikTok, Instagram Reels, LinkedIn, newsletters… YouTube n’est plus l’unique terrain de jeu. Construire une présence multi-plateforme réduit la dépendance à un algorithme unique.
Pour les marques, la tentation du volume existe, mais la prudence s’impose. Tester des formats courts avec une touche d’originalité, mesurer l’impact sur l’image de marque, et toujours prioriser la valeur perçue par l’audience.
Et YouTube, que va-t-il faire ?
La plateforme a déjà commencé à réagir. Des mises à jour régulières de l’algorithme visent à mieux détecter les contenus spam ou de faible qualité. Des labels “généré par IA” sont en test, et les politiques de monétisation deviennent plus strictes pour les chaînes abusives.
Cependant, le défi reste immense. Supprimer massivement ces vidéos risquerait de frustrer les créateurs légitimes utilisant l’IA de manière éthique. Trouver le bon équilibre entre innovation technologique et préservation de la qualité éditoriale sera déterminant pour l’avenir de YouTube.
En attendant, une chose est sûre : les utilisateurs les plus exigeants commencent à chercher des alternatives ou à utiliser des outils de curation (listes de lecture, abonnements sélectifs). Le marché du contenu vidéo pourrait se segmenter davantage entre consommation passive et consommation choisie.
Conclusion : vers un YouTube à deux vitesses ?
Le raz-de-marée des vidéos IA de mauvaise qualité sur YouTube n’est pas près de s’arrêter. Il révèle les forces et les faiblesses d’un modèle économique basé sur l’attention infinie. Pour les startups, marketeurs et créateurs, c’est à la fois une menace et une opportunité : celle de se différencier en misant sur l’humain, la créativité et la valeur réelle.
En 2026, réussir sur YouTube ne se résumera plus à publier le plus possible, mais à publier le mieux possible. Ceux qui comprendront cela tôt garderont une longueur d’avance dans un écosystème de plus en plus saturé.
Et vous, avez-vous remarqué cette prolifération de contenus étranges dans vos recommandations ? Comment adaptez-vous votre stratégie de contenu face à cette nouvelle réalité ? Les commentaires sont ouverts pour échanger sur ce sujet brûlant.







