La Chute de Ÿnsect : 600 M$ et un Échec Cuirassé

Imaginez une startup française qui, en quelques années seulement, parvient à lever plus de 600 millions d’euros, attire l’attention d’Hollywood avec Robert Downey Jr., et se présente comme la solution miracle pour nourrir le monde de demain grâce aux insectes. Aujourd’hui, cette même entreprise est en liquidation judiciaire. L’histoire de Ÿnsect n’est pas seulement celle d’un échec spectaculaire : c’est un cas d’école brutal sur les pièges qui guettent les deeptech européennes lorsqu’elles veulent brûler les étapes entre rêve technologique et réalité industrielle.

Dans un écosystème où l’on célèbre les licornes et les moonshots, l’effondrement de Ÿnsect nous rappelle une vérité trop souvent oubliée : même avec des montagnes de cash, une vision écologique séduisante et des soutiens prestigieux, transformer une idée disruptive en business rentable reste un exercice d’une complexité extrême.

Quand Hollywood s’intéresse aux vers de farine

Remontons le temps jusqu’au début des années 2020. L’agriculture durable, les protéines alternatives et la lutte contre la déforestation liée au soja sont sur toutes les lèvres. Les investisseurs « impact » affluent vers les startups qui promettent de casser les codes de l’alimentation animale. C’est dans ce contexte ultra-favorable que Ÿnsect devient la nouvelle coqueluche.

En février 2021, pendant le week-end du Super Bowl, Robert Downey Jr. (oui, Iron Man himself) vante les mérites de l’entreprise sur le plateau du Late Show. L’image est forte : un acteur milliardaire qui défend les vers de farine contre la surpêche et la monoculture intensive. Le storytelling est parfait.

Nous pouvons remplacer la farine de poisson et le soja par des protéines d’insectes plus durables et circulaires.

– Message récurrent porté par Ÿnsect entre 2019 et 2022

Les fonds se bousculent : Astanor Ventures, Bpifrance, le Family Office de Robert Downey Jr. (FootPrint Coalition), des family offices européens, des corporates… Le montant total levé dépasse les 600 millions d’euros sur plusieurs tours. À l’époque, cela en fait l’une des plus grosses levées jamais réalisées par une startup foodtech européenne.

Le rêve de la « giga-usine » à insectes

Au cœur du projet : Ÿnfarm, présentée comme la plus grande et la plus avancée ferme d’insectes au monde. Une usine verticale géante située dans les Hauts-de-France, capable de produire plusieurs dizaines de milliers de tonnes de protéines par an. Le symbole ultime de l’industrialisation réussie d’une deeptech européenne.

Mais derrière la communication triomphale se cache une réalité beaucoup plus prosaïque : construire une telle usine coûte extrêmement cher, prend énormément de temps et nécessite d’avoir déjà validé son modèle économique à plus petite échelle.

Ÿnsect a fait le choix inverse : engager des centaines de millions avant même d’avoir prouvé que ses coûts de production pouvaient être compétitifs sur le marché des aliments pour animaux.

Le marché de l’alimentation animale : un piège mortel

L’alimentation animale est un marché de commodité. Les acheteurs (intégrateurs volailles, fabricants d’aliments aquacoles, fabricants d’aliments pour porcs…) choisissent presque exclusivement au prix. Les critères de durabilité, quand ils existent, restent très secondaires tant que l’écart de prix reste important.

  • Farine de poisson : 1 500 – 2 200 €/t selon les périodes
  • Farine de soja : 400 – 550 €/t
  • Protéines d’insectes Ÿnsect (estimations 2022-2023) : souvent > 3 000 €/t

Dans un marché où chaque euro compte, un facteur 5 à 7 sur le prix est rédhibitoire, même pour les acteurs les plus « green ».

Le pivot tardif vers le petfood… trop tard

Face à cette réalité, l’entreprise tente un recentrage stratégique vers le petfood (alimentation pour chiens et chats) et d’autres marchés premium à plus forte marge. Le pari est logique : les propriétaires d’animaux de compagnie acceptent des prix bien plus élevés pour des produits « naturels », « innovants » ou « durables ».

Mais le pivot arrive tardivement. À ce stade, la giga-usine est déjà en construction, les dettes s’accumulent, les pertes opérationnelles sont abyssales et la trésorerie fond comme neige au soleil.

Dans un environnement où l’énergie, les matières premières, le coût du capital et la dette flambent, nous ne pouvons plus nous permettre d’investir massivement dans les marchés les moins rémunérateurs.

– Antoine Hubert, ancien CEO de Ÿnsect, 2023

Les leçons stratégiques d’un crash annoncé

L’histoire de Ÿnsect est riche d’enseignements pour tout entrepreneur qui ambitionne de transformer une innovation technologique en industrie rentable.

1. Validez vos unit economics avant de scaler industriellement

Construire une usine de plusieurs centaines de millions avant d’avoir démontré des coûts de production compétitifs est un pari extrêmement risqué. Mieux vaut souvent plusieurs itérations sur des pilotes de taille intermédiaire.

2. Choisissez votre marché premium dès le début

Le petfood, les aliments pour poissons d’ornement, les appâts de pêche premium ou même certains marchés humains de niche tolèrent des prix beaucoup plus élevés. Ÿnsect a longtemps refusé d’abandonner le rêve de l’alimentation animale de masse.

3. Attention au storytelling « impact » trop puissant

Une narrative très forte autour de la durabilité peut attirer des capitaux patients… mais aussi repousser les investisseurs financiers classiques plus exigeants sur les ratios financiers. Ÿnsect a surtout séduit des fonds impact et des capitaux publics.

La France et l’Europe face au mur de l’industrialisation

Le professeur Joe Haslam, qui enseigne le scaling à IE Business School, résume parfaitement le problème structurel européen :

L’Europe finance les moonshots, sous-finance les usines, célèbre les pilotes et abandonne l’industrialisation.

– Professeur Joe Haslam

On retrouve ce même schéma chez Northvolt (batteries), Lilium et Volocopter (eVTOL), ou encore d’autres projets industriels ambitieux européens.

Antoine Hubert, lui-même, a co-fondé Start Industrie, une association qui milite pour des politiques publiques plus favorables à l’industrialisation des startups technologiques françaises. Un signe que la prise de conscience est en marche.

Et les concurrents dans tout ça ?

Tous les acteurs de l’élevage d’insectes ne sont pas logés à la même enseigne. Innovafeed, principal concurrent français, semble pour l’instant mieux résister. Pourquoi ?

  • Une montée en puissance plus progressive
  • Des partenariats stratégiques très forts (notamment avec des acteurs de l’agro-industrie)
  • Une focalisation plus précoce sur les marchés premium
  • Une structure capitalistique différente

Cela ne veut pas dire qu’Innovafeed est à l’abri, mais la prudence dans le rythme d’industrialisation semble pour l’instant payer.

Que reste-t-il de l’aventure Ÿnsect ?

Malgré la liquidation, tout n’est pas perdu. Les technologies développées (automatisation, génétique des insectes, process de transformation, traçabilité…) représentent un actif industriel et intellectuel considérable.

Le dernier CEO, Emmanuel Pinto, l’a d’ailleurs souligné dans sa communication de sortie :

Nous espérons que l’expertise technique et industrielle développée par les équipes Ÿnsect, ainsi que les relations commerciales établies, seront mises à profit et contribueront à l’indépendance protéique de l’Europe et à la lutte contre le changement climatique.

– Emmanuel Pinto, décembre 2025

Plusieurs repreneurs industriels ou financiers scrutent actuellement les actifs. L’aventure Ÿnsect pourrait donc se prolonger sous une forme différente, plus modeste, mais peut-être plus viable économiquement.

Conclusion : les deeptech européennes doivent réapprendre la patience

L’histoire de Ÿnsect est cruelle, mais elle est surtout instructive. Elle montre qu’en Europe, nous savons rêver grand et lever de l’argent pour des projets ambitieux. Ce qui nous manque encore cruellement, c’est la capacité à transformer ces rêves en usines rentables.

Entre l’envie de changer le monde rapidement et la réalité implacable des coûts de production, des cycles d’investissement et des marchés matures, il y a souvent un gouffre. Ÿnsect en a fait les frais.

Espérons que les prochains entrepreneurs deeptech français et européens sauront tirer les enseignements de cet échec magistral, et trouver le juste équilibre entre ambition visionnaire et pragmatisme industriel. Parce que le monde a plus que jamais besoin d’innovations durables… mais il a surtout besoin qu’elles deviennent rentables.

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