Imaginez que vous lancez votre entreprise aux États-Unis, que vous devenez l’une des stars montantes de l’intelligence artificielle mondiale, et que, quelques années plus tard, en voulant conquérir l’un des marchés les plus prometteurs de la planète, vous découvrez qu’une société locale porte exactement le même nom que le vôtre depuis près d’une décennie. C’est précisément le scénario auquel est confrontée Anthropic, la société américaine derrière le célèbre modèle Claude, depuis son arrivée remarquée en Inde.
Ce cas, qui pourrait sembler anecdotique, illustre en réalité un risque bien réel pour toutes les startups technologiques qui se développent à l’international : la collision entre une marque globale ultra-ambitieuse et des acteurs locaux qui ont construit leur identité bien avant l’arrivée des géants. Dans un pays comme l’Inde, où le marché de l’IA explose et où la population connectée dépasse largement celle des États-Unis et de l’Europe réunis, ce type de conflit n’est pas seulement une curiosité juridique : c’est un signal d’alarme stratégique.
L’ascension fulgurante d’Anthropic à l’échelle mondiale
Depuis sa création en 2021 par d’anciens chercheurs d’OpenAI, Anthropic s’est imposée comme l’un des leaders incontestés de la course à l’IA générative. Avec des modèles comme Claude 3 puis Claude 4, la société a su séduire les entreprises et les développeurs grâce à une promesse forte : une IA puissante, mais surtout plus sûre et plus alignée sur les valeurs humaines.
Portée par des levées de fonds records (dont plusieurs milliards de dollars de la part d’Amazon et de Google), Anthropic a rapidement cherché à s’étendre hors des États-Unis. L’Europe, l’Asie du Sud-Est, puis naturellement l’Inde : le choix était logique. Le pays compte plus de 1,4 milliard d’habitants, une classe moyenne en pleine explosion, des millions de développeurs talentueux et une adoption massive des technologies numériques.
En octobre 2025, Anthropic officialise l’ouverture d’un bureau en Inde. Quelques mois plus tard, en janvier 2026, elle nomme Irina Ghose, ancienne directrice générale de Microsoft Inde, à la tête de ses opérations locales. Le message est clair : l’Inde n’est pas une simple extension géographique, mais un pilier stratégique majeur pour les années à venir.
« L’Inde représente l’un des marchés les plus dynamiques et les plus prometteurs pour l’IA à l’échelle mondiale. »
– Déclaration implicite de la stratégie d’Anthropic fin 2025
Mais c’est précisément au moment où la machine semble parfaitement huilée que le grain de sable apparaît.
Anthropic Software : l’entreprise indienne qui portait déjà le nom
Depuis 2017, une société basée à Belagavi (Karnataka) opère sous le nom d’Anthropic Software Private Limited. Fondée par Mohammad Ayyaz Mulla, cette entreprise développe des solutions logicielles pour des clients locaux et internationaux. Rien de comparable en taille avec la licorne américaine, mais une activité réelle, établie et reconnue sur son marché.
Lorsque la division indienne d’Anthropic commence à communiquer activement, à recruter et à promouvoir ses services, les clients de l’entreprise locale commencent à s’interroger. Confusion d’identité, appels destinés à la mauvaise entité, demandes de renseignements mélangées… le problème devient rapidement concret.
En janvier 2026, Anthropic Software décide de passer à l’action. Une plainte est déposée devant le tribunal commercial du Karnataka. L’entreprise réclame :
- La reconnaissance de son usage prioritaire du nom en Inde
- Des mesures pour éviter toute confusion future
- Des dommages et intérêts de 10 millions de roupies (environ 110 000 $)
Le fondateur, Mohammad Ayyaz Mulla, précise dans une interview qu’il ne cherche pas la confrontation, mais la clarté et la protection de son identité de marque.
« À ce jour, j’exerce mon droit légal car cela crée une énorme confusion chez mes clients. »
– Mohammad Ayyaz Mulla, fondateur d’Anthropic Software
Que dit la justice indienne pour l’instant ?
Le 20 janvier 2026, le tribunal commercial émet une ordonnance : une notification et une assignation sont envoyées à Anthropic. Cependant, la demande d’injonction provisoire (qui aurait pu forcer l’entreprise américaine à cesser immédiatement d’utiliser le nom en Inde) est rejetée. L’affaire est renvoyée au 16 février 2026 pour la suite de la procédure.
Cela signifie que, pour le moment, Anthropic peut continuer ses activités en Inde sous sa marque habituelle. Mais le simple fait qu’une procédure soit engagée crée déjà un précédent et une pression médiatique importante.
Pourquoi ce cas est symptomatique des défis de l’expansion globale des startups IA
Ce n’est pas la première fois qu’une grande entreprise technologique se retrouve confrontée à un conflit de nom à l’étranger. Mais dans le cas de l’IA, plusieurs éléments aggravent la situation :
- Vitesse d’expansion : les licornes IA lèvent des fonds massifs et se déploient très rapidement, souvent sans audits exhaustifs de marques dans chaque pays.
- Marchés émergents attractifs : l’Inde, le Brésil, l’Indonésie… ces pays attirent tous les acteurs majeurs, mais les protections de marques y sont parfois moins visibles ou moins harmonisées qu’aux États-Unis ou en Europe.
- Confusion amplifiée par le digital : avec les recherches Google, les publicités ciblées et les réseaux sociaux, deux entreprises portant le même nom peuvent très vite se marcher sur les pieds, même si leurs activités sont différentes.
Pour les entrepreneurs et marketeurs qui lisent ces lignes, ce cas rappelle une règle d’or : une marque ne vaut que ce que la loi locale lui reconnaît. Une inscription aux États-Unis ou une notoriété mondiale ne protège pas automatiquement dans un autre pays.
Les leçons stratégiques pour les startups tech et IA
Voici les principaux enseignements que les fondateurs, CMOs et juristes de startups devraient retenir :
- Anticiper les conflits de marque très tôt : avant même d’annoncer un bureau ou des recrutements dans un pays, réaliser un audit complet des marques (noms, logos, slogans) dans les classes pertinentes.
- Enregistrer localement : une marque déposée localement a beaucoup plus de poids qu’une simple réputation internationale.
- Prévoir des scénarios alternatifs : un nom de domaine local (.in), une marque légèrement modifiée (« Anthropic India », « Anthropic Labs India »…), ou même un rebranding temporaire peuvent limiter les dégâts.
- Communication transparente : en cas de litige, communiquer rapidement et calmement évite que la rumeur prenne le dessus.
- Partenariats locaux : s’associer avec des acteurs indiens reconnus peut aussi aider à contourner certains obstacles de branding.
Dans le monde ultra-compétitif de l’IA, où chaque mois compte, ces étapes peuvent sembler chronophages. Pourtant, ignorer le risque de marque peut coûter bien plus cher à long terme : perte de temps devant les tribunaux, frais juridiques, atteinte à la réputation, voire obligation de changer de nom sur un marché clé.
L’Inde : un marché trop important pour être négligé
Malgré ce contretemps, personne ne doute qu’Anthropic restera présent en Inde. Le marché est tout simplement trop stratégique :
- Plus de 900 millions d’internautes prévus d’ici 2028
- Une communauté de développeurs parmi les plus actives au monde
- Des géants locaux (Reliance, Infosys, TCS…) qui investissent massivement dans l’IA
- Des événements majeurs comme l’AI Impact Summit de New Delhi où les CEOs des plus grandes entreprises IA se réunissent
Le vrai enjeu sera donc de trouver une issue rapide et pragmatique à ce litige, tout en continuant à recruter, à nouer des partenariats et à déployer Claude auprès des entreprises indiennes.
Et si c’était l’occasion de repenser le branding global ?
Certains observateurs vont même plus loin : ce type de conflit pourrait pousser les licornes IA à adopter des stratégies de naming plus flexibles. Plutôt qu’un nom unique partout dans le monde, certaines entreprises choisissent déjà des variantes locales ou des sous-marques (exemple : Meta vs Facebook dans certains pays).
Dans un secteur où la technologie évolue plus vite que le droit, la capacité à s’adapter rapidement aux réalités locales deviendra un avantage compétitif majeur.
Pour l’instant, l’affaire Anthropic vs Anthropic reste en cours. Le jugement final, s’il intervient, pourrait faire jurisprudence et influencer la façon dont les géants de l’IA abordent les marchés émergents. En attendant, une chose est sûre : même les entreprises les plus puissantes du monde ne sont pas à l’abri d’un simple nom déjà pris.
Et vous, comment protégez-vous votre marque lorsque vous visez l’international ? Avez-vous déjà rencontré ce type de situation ?






