Imaginez des millions d’étudiants indiens, nuit après nuit, penchés sur des milliers de questions de physique, de chimie et de mathématiques, dans l’espoir de décrocher une place dans l’un des IIT les plus prestigieux. Chaque année, plus de 1,2 million de candidats se présentent au JEE Main, l’examen d’entrée le plus compétitif au monde pour les filières d’ingénierie. La pression est énorme, le temps limité, et la concurrence féroce. Et si l’intelligence artificielle pouvait transformer cette course effrénée en un parcours plus intelligent, plus personnalisé et surtout plus efficace ? C’est exactement ce que Google est en train de faire avec son modèle Gemini en 2026.
Le géant de Mountain View ne se contente plus de proposer un chatbot généraliste. Il s’attaque désormais frontalement au marché de l’edtech indien, l’un des plus dynamiques et lucratifs de la planète. En intégrant des tests blancs complets pour le JEE directement dans Gemini, Google change la donne pour des générations d’étudiants et ouvre de nouvelles perspectives business pour les acteurs du secteur.
Un examen qui fait rêver… et trembler
Le Joint Entrance Examination (JEE) n’est pas un simple test. C’est une institution en Inde. Réussir le JEE Main permet d’accéder au JEE Advanced, puis potentiellement aux Indian Institutes of Technology (IIT), ces usines à licornes et à cerveaux qui ont formé une grande partie des fondateurs de startups valorisées en milliards. Derrière chaque étudiant qui planche sur des intégrales triples ou des réactions d’oxydo-réduction se cache souvent un rêve familial, des années d’investissement en coaching et une pression psychologique intense.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 1,2 à 1,5 million de candidats chaque année pour seulement quelques milliers de places dans les meilleures institutions. Le taux de sélection dans les IIT tourne souvent autour de 1 %. Autant dire que la préparation est devenue une industrie à part entière, dominée par des acteurs comme Allen, FIITJEE, Aakash, Physics Wallah ou encore Vedantu.
« Le JEE n’est pas seulement un examen, c’est un rite de passage pour la classe moyenne indienne qui veut sortir de la précarité par l’éducation. »
– Observateur anonyme du système éducatif indien
Dans ce contexte ultra-compétitif, l’arrivée d’un outil gratuit (ou presque) soutenu par Google représente potentiellement une petite révolution.
Gemini passe en mode professeur particulier
Concrètement, Google a intégré dans Gemini la possibilité de passer des tests blancs grandeur nature pour le JEE Main. Ces tests ne sortent pas de nulle part : ils sont construits à partir de contenus validés par deux acteurs reconnus de l’edtech indienne, Physics Wallah et Careers360. Une façon intelligente pour Google d’éviter les accusations de diffusion de contenu non fiable ou de triche facilitée.
Une fois le test terminé, l’étudiant reçoit immédiatement :
- Une correction détaillée avec score global
- Une analyse fine des forces et faiblesses par matière et par chapitre
- Des explications claires sur chaque question ratée
- Un plan d’étude personnalisé généré par l’IA en fonction des lacunes identifiées
Cette boucle de feedback instantané est l’un des aspects les plus puissants de l’approche. Traditionnellement, un étudiant devait attendre plusieurs jours pour obtenir une correction détaillée d’un test complet. Désormais, il peut enchaîner les simulations et ajuster sa stratégie en temps réel.
Au-delà du JEE : une stratégie globale sur l’éducation indienne
Google ne s’arrête pas au JEE. L’entreprise déploie également ces fonctionnalités dans AI Mode de Google Search, avec l’outil Canvas qui permet aux étudiants d’uploader leurs propres notes de cours pour générer automatiquement des fiches de révision, des quiz interactifs ou des résumés.
Autre chantier majeur : NotebookLM, l’outil de Google qui transforme n’importe quel document en podcast, flashcards, quiz ou vidéo explicative. Les étudiants indiens l’utilisent déjà massivement pour digérer des polycopiés volumineux ou des cours en ligne.
Google affirme que Gemini est utilisé en plusieurs langues indiennes (hindi, tamoul, télougou, bengali, etc.), ce qui démocratise encore plus l’accès à ces outils dans un pays où l’anglais reste une barrière pour beaucoup.
Partenariats stratégiques et ambition gouvernementale
Pour ancrer durablement sa présence dans l’écosystème éducatif indien, Google multiplie les alliances :
- Pilote avec le Ministry of Skill Development and Entrepreneurship et l’université Chaudhary Charan Singh pour créer une « université d’État augmentée par l’IA »
- Subvention de 10 millions de dollars (₹850 millions) via Google.org à Wadhwani AI pour intégrer l’IA dans les plateformes gouvernementales d’éducation (DIKSHA, SWAYAM, etc.)
- Outils vocaux en langues locales, coach d’anglais IA, réduction de la charge administrative des professeurs
L’objectif affiché est ambitieux : toucher 75 millions d’étudiants, 1,8 million d’enseignants et un million de jeunes professionnels d’ici fin 2027. Un chiffre qui donne le vertige et qui place Google en concurrent direct des pure players edtech indiens.
Quelles opportunités business pour les startups et marketeurs ?
Pour les entrepreneurs et marketeurs spécialisés dans la tech et l’edtech, cette annonce est lourde de sens. Voici quelques pistes concrètes :
1. Positionnement premium vs gratuit
Les outils Google sont (pour l’instant) gratuits ou très accessibles. Les acteurs historiques du coaching payant (Allen, FIITJEE…) devront justifier leur valeur ajoutée : accompagnement humain, proximité, pédagogie sur mesure, communauté, résultats prouvés. Les startups edtech qui sauront hybrider IA + humain auront un avantage compétitif.
2. Création de contenu ultra-personnalisé
Les marketeurs peuvent désormais créer des tunnels d’acquisition autour de la douleur « J’ai fait un test blanc Gemini et je suis faible en électromagnétisme ». Des publicités ultra-ciblées sur YouTube ou Meta peuvent proposer un cours spécialisé à 999 ₹ au lieu de 15 000 ₹.
3. Partenariats et white-label
Plutôt que de lutter contre Google, certaines startups edtech pourraient chercher à devenir des partenaires de contenus certifiés (comme Physics Wallah l’a fait) ou proposer des extensions spécialisées qui s’intègrent à Gemini.
4. Nouveaux usages B2B
Les outils d’IA pour les professeurs (correction automatique, génération de supports, suivi des progrès) ouvrent un marché B2B très intéressant pour les SaaS edtech.
Les limites et les risques à surveiller
Malgré l’enthousiasme, plusieurs interrogations demeurent :
- Jusqu’où ira la gratuité ? Google pourrait monétiser via des fonctionnalités premium ou de la publicité ciblée.
- Qualité et fiabilité des contenus : même avec des partenaires, des erreurs peuvent se glisser.
- Dépendance à un acteur unique : les étudiants risquent de devenir captifs d’un seul écosystème.
- Impact sur la santé mentale : un feedback permanent peut aussi générer plus d’anxiété.
Google devra naviguer finement entre innovation et responsabilité.
L’Inde, futur laboratoire mondial de l’edtech IA ?
Avec plus de 250 millions d’élèves, une pénétration smartphone massive et une soif d’éducation sans précédent, l’Inde est le terrain d’expérimentation idéal pour les géants de la tech. Ce que Google teste aujourd’hui avec le JEE sera probablement adapté demain aux SAT, au Gaokao chinois, au baccalauréat français ou aux concours européens.
Pour les entrepreneurs français ou européens qui lisent ces lignes, la leçon est claire : l’intelligence artificielle appliquée à l’éducation n’est plus une option futuriste. C’est une réalité business déjà en cours de déploiement à très grande échelle. Ignorer ce mouvement, c’est risquer de se faire distancer par des acteurs qui, dès aujourd’hui, captent l’attention et les données des meilleurs étudiants du monde.
Alors, startupers, marketeurs, investisseurs : avez-vous déjà testé Gemini pour simuler un examen compétitif ? Votre prochaine feature pourrait bien s’inspirer de ce qui se passe en ce moment en Inde.
La course à l’intelligence éducative ne fait que commencer.






