Imaginez un marché de 1,4 milliard d’habitants où la majorité gagne moins de 5 dollars par jour et où, pourtant, des centaines de millions de personnes découvrent l’achat en ligne pour la première fois. C’est exactement ce terrain de jeu sur lequel Meesho a bâti son empire. Et aujourd’hui, cette pépite indienne s’apprête à lever environ 606 millions de dollars en bourse, avec un détail qui fait jazzer tout le petit monde de la tech : SoftBank et Prosus refusent de vendre la moindre action. Quand les géants du venture gardent leurs parts lors d’une IPO, c’est un signal fort. Très fort.
Meesho, le Pinduoduo indien qui fait trembler Amazon et Flipkart
Créé en 2015 par Vidit Aatrey et Sanjeev Kumar, deux anciens de chez Flipkart, Meesho a d’abord été une plateforme de social commerce. Le concept ? Permettre à n’importe quelle mère de famille ou petit commerçant de revendre des produits via WhatsApp et Facebook sans gérer de stock. Résultat : des millions d’Indiens des petites villes et des campagnes ont fait leur premier achat en ligne grâce à Meesho.
Le modèle a évolué. Aujourd’hui, Meesho est un marketplace horizontal complet, mais avec une différence majeure : il cible délibérément le segment value-for-money. Là où Amazon et Flipkart misent sur la rapidité et le premium, Meesho joue la carte du prix le plus bas possible, quitte à sacrifier un peu de marge sur les commissions.
« Beaucoup d’Indiens découvrent l’e-commerce pour la première fois sur Meesho. Dans les dix prochaines années, ils achèteront plus souvent et plus de choses sur notre plateforme. »
– Mohit Bhatnagar, Managing Director chez Peak XV Partners
Les chiffres qui donnent le vertige
Pour la période avril-septembre 2025, Meesho affiche :
- 55,78 milliards de roupies de revenus opérationnels (environ 624 M$)
- GMV (valeur brute des marchandises) en hausse de 44 % à 191,94 milliards de roupies (2,15 Md$)
- 234 millions d’acheteurs transacting sur les 12 derniers mois
- Plus de 700 000 vendeurs actifs annuels
- Plus de 50 000 créateurs de contenu générant des ventes
Des chiffres qui placent Meesho dans la même catégorie que Pinduoduo en Chine ou Shopee en Asie du Sud-Est. Et pourtant, la société reste encore légèrement perdante (48 M$ de pertes sur le semestre), ce qui explique l’élargissement des pertes par rapport à l’année précédente. Mais les investisseurs regardent plus loin : la croissance du nombre d’utilisateurs et du panier moyen est explosive.
SoftBank et Prosus disent non à la sortie
C’est LE grand enseignement de cette IPO : les deux mastodontes du capital-risque refusent de vendre. SoftBank (via Vision Fund) et Prosus (branche venture de Naspers) gardent 100 % de leurs parts. À l’inverse, certains investisseurs précoces comme Elevation Capital, Peak XV ou Y Combinator réduisent légèrement leur position (entre 3 et 14 %).
Ce choix n’est pas anodin. Dans un contexte où beaucoup de fonds tech cherchent à récupérer du cash après des années de survalorisations, voir SoftBank tenir bon est un message de confiance retentissant. D’autant que le Vision Fund a connu des années difficiles avec WeWork, Oyo ou d’autres paris ratés. Ici, Masayoshi Son semble dire : « l’Inde, c’est le prochain gros coup ».
Une valorisation raisonnable… pour l’instant
Meesho vise une fourchette de prix de 105 à 111 roupies par action, ce qui lui donnerait une valorisation post-IPO d’environ 5,6 milliards de dollars. C’est à peine plus que sa dernière levée privée en 2021 (5 milliards). En clair : pas de bulle, pas de survalorisation délirante. Un point qui rassure les investisseurs institutionnels dans un marché tech global qui s’est refroidi.
La structure de l’offre :
- 475 millions de dollars de capital frais
- 131 millions en ventes secondaires (réduites de 40 % par rapport au draft)
- Les fondateurs vendent un peu plus que prévu pour compenser le désistement de certains VCs
Pourquoi cette IPO est historique pour l’écosystème indien
Meesho va devenir le premier grand acteur horizontal de l’e-commerce indien à entrer en bourse. Flipkart (Walmart) prépare la sienne pour 2026, Amazon India réfléchit à une séparation d’actifs… mais Meesho passe devant. Et il le fait avec un positionnement radicalement différent : celui du discount assumé.
Ce choix stratégique force les géants à réagir. Amazon a lancé « Amazon Mini », Flipkart a renforcé UPI et les offres cashback. Meesho a réussi l’exploit de faire bouger les lignes dans un marché dominé par deux géants qui pèsent ensemble plus de 80 % du secteur.
Le modèle économique : low commission, high volume
Meesho gagne principalement son argent via :
- Les frais logistiques (son vrai moteur de marge)
- La publicité sur la plateforme
- Les services additionnels aux vendeurs
- Une commission plus élevée uniquement sur Meesho Mall (produits de marque)
Le reste du catalogue fonctionne avec des commissions ultra-basses (parfois 0 %), ce qui attire les vendeurs cherchant à écouler du stock au prix le plus agressif. Résultat : l’utilisateur final trouve des prix souvent 20 à 30 % inférieurs à la concurrence.
Les leçons pour les entrepreneurs et investisseurs
Cette IPO nous enseigne plusieurs choses :
- Le next billion users existe vraiment et il est en Inde, en Afrique, en Amérique latine
- Le modèle low-cost / high-volume fonctionne encore mieux que le premium dans les marchés émergents
- Quand les gros VCs refusent de sortir, c’est souvent parce qu’ils voient un potentiel de x10 dans les 5-10 ans
- Une valorisation raisonnable à l’IPO peut être le meilleur cadeau pour une action sur le long terme
Et après ?
Avec l’argent frais levé, Meesho compte :
- Renforcer sa logistique dans les Tier 3/4 cities et les zones rurales
- Investir massivement dans Meesho Mall pour capter plus de marques
- Développer des services financiers (buy now pay later, crédit aux vendeurs)
- Continuer à recruter les meilleurs talents (l’argument « on est coté » pèse lourd en Inde)
En résumé, Meesho ne fait pas que s’introduire en bourse. Il valide un modèle économique, une vision du e-commerce dans les pays émergents, et surtout, il montre que l’Inde est en train de devenir le terrain de jeu le plus excitant de la décennie pour la tech grand public.
Quand SoftBank décide de rester à bord, ce n’est pas par gentillesse. C’est parce que le voyage ne fait que commencer.






