Combien de services de streaming faut-il encore empiler pour regarder un fichier qui refuse de s’ouvrir ? Dans un marché saturé d’abonnements, de catalogues qui tournent, de DRM et de publicités avant même le générique, un vieux cône orange continue d’ouvrir presque tout. VLC vient de franchir 7 milliards de téléchargements sur l’ensemble de ses plateformes. L’annonce, transmise par e-mail par Jean-Baptiste Kempf, président et développeur principal du projet, a été relayée fin août 2026 par TechCrunch. Le cap précédent, 6 milliards, datait de janvier 2025. Dix-huit mois plus tard, le compteur grimpe encore, alors que les plateformes payantes multiplient les hausses de prix. Pour une audience qui vit de produit, de croissance et de communication digitale, ce n’est pas seulement une statistique de fans. C’est un cas d’école : un logiciel libre, sans pub, sans tracking, porté par une association à but non lucratif, qui continue d’étendre son emprise là où les géants vendent de l’accès plutôt que de la lecture.
Un milliard de plus en dix-huit mois, sans campagne de lancement
Le rythme impressionne. Trois milliards en janvier 2019, six milliards six ans plus tard, puis un milliard supplémentaire en un an et demi. Les chiffres officiels cités autour de l’annonce parlent d’environ 7,03 milliards de téléchargements recensés depuis février 2005. Windows reste le canal le plus visible. Une partie importante des installations Linux, Android, iOS et stores n’entre même pas dans ce total central. Autrement dit, le véritable usage dépasse déjà le chiffre officiel. Des dizaines de millions d’utilisateurs actifs quotidiennement ouvrent encore VLC pour un fichier bizarre, un flux capricieux, un DVD oublié ou une archive professionnelle.
Cette croissance n’a rien d’un accident de communication. Personne n’a acheté une page d’accueil mondiale, personne n’a saturé les réseaux d’influenceurs payés. Le produit se recommande parce qu’il lit ce que les autres refusent. Quand Netflix, Disney+ ou un lecteur propriétaire échoue, l’utilisateur bascule. Le bouche-à-oreille technique reste le levier le plus puissant du projet. Pour une startup, la leçon est brutale : la distribution organique tient quand la promesse est tenue à chaque ouverture de fichier, pas quand le pitch est brillant.
Dans un monde de plateformes de streaming coûteuses, le lecteur multimédia VLC, gratuit et utilisable hors ligne, développé par l’association VideoLAN, a dépassé les 7 milliards de téléchargements sur toutes les plateformes.
– Relais de l’annonce par Ivan Mehta pour TechCrunch
Le contexte compte. Les foyers jonglent avec plusieurs abonnements. Les catalogues se fragmentent. Les contenus achetés « pour toujours » disparaissent parfois des bibliothèques. VLC, lui, joue une autre partition : le fichier local, le flux ouvert, le codec exotique, l’indépendance vis-à-vis d’un compte. Ce positionnement n’est pas nostalgique. Il répond à un besoin concret de contrôle. Les équipes marketing qui parlent d’ownership, de souveraineté des données ou d’expérience sans friction devraient regarder ce cône avec plus d’attention.
De Centrale Paris au logiciel français le plus utilisé au monde
L’histoire commence en 1996 à l’École Centrale Paris. Des étudiants veulent regarder la télévision sur leurs PC et justifier une montée en débit du réseau campus. Ils conçoivent un serveur et un client pour diffuser des flux MPEG-2. Le client s’appelle alors VideoLAN Client. Les premières lectures réussies datent de 1998. En 2001, après de longues négociations, l’école accepte le passage sous licence GNU GPL. Le projet s’ouvre au monde. Un port Windows arrive en quelques mois. Des contributeurs apparaissent hors de France. Le logiciel cesse d’être un outil de campus pour devenir un moteur multimédia universel.
Jean-Baptiste Kempf rejoint le projet au début des années 2000, puis le sauve quand l’équipe étudiante se disperse. En 2008, il crée l’association VideoLAN pour garantir l’indépendance hors de l’école. Plus tard, Videolabs finance une partie du travail d’ingénierie. Le nom VLC ne signifie plus seulement « client ». Le lecteur encode, convertit, streame, lit disques, fichiers, protocoles. Il tourne sur Windows, macOS, Linux, Android, iOS, Apple TV, et désormais de nouveaux systèmes télévisuels. Des centaines de millions d’utilisateurs actifs, plus de mille contributeurs au fil du temps, plus de 112 000 commits côté dépôt public : l’échelle n’a plus rien d’un projet étudiant.
Cette trajectoire intéresse les fondateurs autant que les product managers. Un besoin interne très précis — streamer de la vidéo sur un réseau d’école — a produit un standard de facto. La modularité du code a permis les ports. La licence libre a multiplié les contributeurs. L’association a empêché la capture par un actionnaire. Rien de tout cela n’est « viral » au sens des growth loops contemporaines. C’est une accumulation de décisions de gouvernance. Dans la tech française, peu de produits peuvent se vanter d’une telle ubiquité sans lever de fonds ni vendre d’audience.
Le modèle économique le plus contre-intuitif du marché
VideoLAN n’est pas une scale-up. Pas de capital-risque, pas d’IPO, pas de pub dans l’interface, pas de collecte publicitaire. Le financement vient de dons, de subventions ponctuelles et de prestations autour de l’expertise vidéo. Des estimations ont déjà circulé : avec une telle base, une monétisation publicitaire pourrait viser des dizaines de millions d’euros par an. Kempf a dit non, plusieurs fois. Google aurait proposé d’installer Chrome à chaque installation de VLC, autour d’un dollar par install selon des récits publics de 2026. D’autres acteurs ont mis sur la table des barres d’outils, un moteur de recherche par défaut, de la data. La réponse est restée la même.
Pourquoi refuser ? Parce que la boucle de recommandation de VLC repose sur la confiance. Les gens qui conseillent le logiciel détestent le crapware. Une bannière, un tracker, un bundle, et le réflexe « installe VLC, ça marche » s’effondre. Le produit cesserait d’être l’outil neutre qu’on glisse sur une clé USB, dans une salle de cours, dans une rédaction ou sur le PC d’un parent. La licence GPL et la structure associative rendent d’ailleurs une vente classique très difficile. L’indépendance n’est pas un slogan de page À propos. C’est une contrainte juridique et culturelle qui protège le positionnement.
- Pas de publicité dans le lecteur, donc pas de conflit avec l’expérience de lecture.
- Pas de tracking commercial, donc une promesse claire pour les publics sensibles à la vie privée.
- Des dons et de l’ingénierie de service plutôt qu’une vente d’attention.
- Une communauté mondiale qui corrige, porte et traduit sans attendre un roadmap marketing.
Pour les équipes business, le parallèle n’est pas « il faut tout donner ». C’est plutôt : certains produits gagnent plus longtemps en restant chers à monétiser de travers. VLC monétise sa crédibilité. Videolabs et d’autres structures autour du projet vendent de l’expertise. Les donations existent parce que le logiciel n’a pas trahi son utilisateur. Dans un secteur obsédé par le take rate, c’est une stratégie de marque d’une rare cohérence.
Vega OS, codecs et la course aux écrans qui restent
Le message de Kempf ne se limitait pas au compteur. VideoLAN a porté VLC sur Vega OS, le nouveau système qu’Amazon développe pour ses téléviseurs. Contrairement à Fire OS, encore ancré dans l’univers Android, Vega OS s’appuie sur Linux et React Native. Les applications Android ne se posent pas nativement. Il a donc fallu réécrire. Ce détail technique dit beaucoup. Les salons connectés redeviennent un champ de bataille. Les stores TV changent de règles. Un lecteur historique qui accepte de reprendre le code pour un OS naissant refuse de se laisser enfermer dans le desktop des années 2000.
L’association affirme aussi travailler à « toutes les autres plateformes et tous les autres codecs ». La phrase paraît vague. Elle décrit pourtant le cœur de métier depuis vingt-cinq ans. VLC n’a jamais gagné parce qu’il était le plus beau. Il a gagné parce qu’il ouvrait le fichier que Windows Media, QuickTime ou un player de box laissait en rade. Cette obsession de compatibilité est une stratégie produit. Elle coûte cher en maintenance. Elle crée une dette. Elle explique aussi pourquoi VLC 4 prend du temps : refondre l’architecture tout en restant le logiciel qui « lit tout » n’est pas un sprint de startup.
Autour du lecteur, VideoLAN nourrit un écosystème discret mais décisif : x264, dav1d pour AV1, des piles DVD et Blu-ray, des outils de streaming. En 2026, des mises à jour de libbluray et dav1d ont encore montré que le projet ne se contente pas de l’icône grand public. Les décodeurs, les métadonnées HDR, Dolby Vision, les optimisations RISC-V : voilà le sous-marin industriel. Les marques de streaming s’appuient souvent sur ces briques open source sans le crier. VLC est la vitrine. Le laboratoire, lui, alimente une bonne partie de la vidéo mondiale.
VLC 4, la version que tout le monde attend et que personne ne force
La prochaine version majeure est dans les cartons depuis des années. Nouvelle interface, bibliothèque média revue, pipeline audio reconstruit, meilleure gestion des périphériques, support VR et 3D évoqué dans les notes de développement, rendu vidéo modernisé. Des bêtas ont circulé. Des rumours de calendrier aussi. Kempf assume le délai. VideoLAN ne brûle pas une release pour calmer un marché. La branche 3 continue d’être entretenue : la 3.0.23 a apporté correctifs de sécurité, mode sombre sur Windows et Linux, support Windows ARM64. Ce n’est pas glamour. C’est ce qui empêche un logiciel installé sur des centaines de millions de machines de devenir une faille.
Les critiques sur la lenteur existent. Elles sont légitimes. Une interface vieillissante peut faire fuir une génération habituée aux apps léchées. Mais la base d’utilisateurs de VLC n’achète pas d’abord du design system. Elle achète de la robustesse. Le jour où la version 4 sortira vraiment, le défi sera double : moderniser sans casser les habitudes, et rester léger sur des machines modestes. Beaucoup d’éditeurs ont perdu leur public en sacrifiant la compatibilité à la nouveauté. VideoLAN semble préférer l’inverse, quitte à frustrer ceux qui veulent une keynote.
Pour les product owners, le cas VLC 4 rappelle qu’une dette technique visible n’est pas toujours un échec de roadmap. Parfois, c’est le prix d’un contrat implicite avec l’utilisateur : ton fichier de 2009 doit encore s’ouvrir en 2026. Peu de SaaS signeraient ce contrat. VLC l’a signé sans le formuler.
L’IA locale, promesse de 2025 encore sous silence
Au CES 2025, alors que le lecteur passait les 6 milliards, VideoLAN avait montré des sous-titres générés et traduits par des modèles d’IA locaux. Démonstration claire : pas de cloud obligatoire, pas d’envoi de la piste audio chez un tiers, plusieurs langues, fonctionnement hors ligne. L’annonce de 2026, reprise notamment par TechCrunch, précise qu’on ne sait toujours pas si ces fonctions ont été largement déployées. Le silence est intéressant. Dans la ruée vers l’IA générative, la plupart des acteurs poussent une feature cloud, une API facturée, une collecte de prompts. VideoLAN a choisi l’angle inverse : le modèle sur la machine de l’utilisateur.
Cet angle colle à la doctrine du projet. Si VLC se met à dépendre d’un serveur pour comprendre une vidéo, il cesse d’être l’outil de l’avion, de la salle isolée, du journaliste sur le terrain, de l’archiviste sans droit de sortie des fichiers. L’IA locale est plus difficile à industrialiser. Elle demande de la puissance à bord, des modèles open source, une UX qui n’explose pas la batterie. Elle est aussi plus défendable politiquement et commercialement. Pour les marques qui parlent de privacy by design, c’est l’un des rares exemples grand public où l’IA n’est pas un prétexte à l’aspiration de données.
On peut parier que ces fonctions reviendront dans le sillage de VLC 4 ou d’une application mobile. On peut aussi imaginer qu’elles resteront expérimentales tant que la qualité n’égalera pas les services cloud. Dans les deux cas, le teasing de 2025 a déjà servi : il a montré qu’un projet libre peut parler d’IA sans devenir une usine à tokens. Les communicants qui cherchent un narratif « IA responsable » n’ont pas besoin d’inventer une charte. Ils peuvent observer un cône orange.
Pourquoi ce cap parle aux startups, au marketing et à l’IA
Un lecteur vidéo n’a, en apparence, rien à voir avec une levée de fonds ou une campagne d’acquisition. Pourtant, VLC concentre des questions que les équipes produit se posent tous les trimestres. Comment grandir sans pub ? Comment rester aimé après vingt-cinq ans ? Comment porter un logiciel sur un OS que l’on ne contrôle pas ? Comment ajouter de l’IA sans vendre la vie privée ? Comment dire non à un chèque qui casserait la marque ?
La première réponse est la distribution par l’utilité. VLC n’acquiert pas des utilisateurs, il résout un échec. Le fichier illisible est un moment de douleur. Le logiciel qui l’ouvre devient le défaut. Dans le jargon growth, c’est un trigger situationnel d’une puissance rare. Beaucoup de produits numériques tentent de créer le besoin. VLC attend que le besoin explose tout seul, puis il est déjà là, installé, recommandé, copié sur le bureau.
La deuxième réponse est la cohérence de marque. Le cône de chantier n’est pas un rebranding agence. C’est une blague d’étudiants devenue signe de reconnaissance mondiale. Pas de restyle agressif tous les deux ans. Pas de slogan saisonnier. Une identité pauvre en effets, riche en mémoire. Les directions de communication qui changent de charte à chaque CMO devraient méditer cette stabilité. On se souvient d’un symbole quand il n’essaie pas de tout dire.
La troisième réponse concerne l’open source comme avantage compétitif, pas comme donation morale. Le code ouvert a permis les ports, les audits, les contributions codec, la confiance des administrations et des entreprises. Il a aussi empêché un rachat classique. C’est un fossé stratégique. Un concurrent propriétaire peut copier une interface. Il copie plus difficilement vingt ans de modules, de cas limites et de bonne volonté communautaire.
- Construire autour d’un pain réel, ici l’incompatibilité des formats.
- Refuser les revenus qui détruisent le canal de recommandation.
- Traiter chaque nouveau système d’exploitation comme un marché, pas comme une distraction.
- Ajouter l’IA seulement si elle respecte le contrat hors ligne.
- Laisser le temps à une version majeure plutôt que de sacrifier la base installée.
Le streaming payant n’a pas tué le fichier, il l’a rendu précieux
On a longtemps prédit la mort du média local. Tout serait dans le cloud, tout serait sous licence, tout se jouerait dans une app unique. La réalité de 2026 est plus mixte. Les plateformes sont puissantes. Elles sont aussi instables pour l’utilisateur : prix, géoblocage, retrait de titres, qualité compressée, besoin permanent de réseau. VLC prospère dans les interstices. Cours enregistrés, rushes, films personnels, captations associatives, archives d’entreprise, lives en protocoles ouverts, fichiers envoyés par WeTransfer qui n’ont pas le bon conteneur. Le « hors ligne » n’est pas un marché de nostalgiques. C’est le marché de ceux qui ne peuvent pas dépendre d’une API tierce.
Les créateurs et les équipes de contenu le savent. Un master ProRes, un MKV mal tagué, un TS enregistré depuis une box : le lecteur grand public plante, VLC passe. Cette banalité technique est un argument business. Dans la formation en ligne, dans l’événementiel, dans la com interne, la lecture fiable reste un critère. On peut vendre un LMS splendide. Si la vidéo ne part pas, le splendide ne sert à rien. VLC occupe ce rôle de police d’assurance invisible.
Le cap des 7 milliards arrive donc au bon moment narratif. Il ne dit pas que le streaming a perdu. Il dit que la couche « ouvrir le média » n’a pas été absorbée par les plateformes. Un trou de marché a survécu à vingt ans de consolidation. Les fondateurs qui cherchent encore un océan bleu dans la vidéo devraient parfois regarder non pas le catalogue, mais le dernier kilomètre de la lecture.
Gouvernance, ego et le prix d’un non
Jean-Baptiste Kempf n’est pas un CEO de keynote. Ingénieur de Centrale, président de VideoLAN, contributeur de longue date à FFmpeg, x264, dav1d, il a aussi fondé plusieurs sociétés et dirigé de la tech dans des groupes français. En 2026, il pousse aussi Kyber, une couche d’infrastructure temps réel pour robots et engins pilotés à distance, avec une lecture très basse latence de la vidéo et des capteurs. Le fil conducteur est le même : faire circuler de la vidéo sans la trahir. L’homme du cône s’intéresse désormais à la vidéo comme système nerveux des machines. Ce n’est pas un pivot opportuniste. C’est une obsession d’ingénieur qui change d’échelle.
Le « non » aux millions n’est pas une posture de saint. C’est un calcul de long terme. Un logiciel aussi installé devient une arme de distribution. Qui contrôle l’installeur contrôle un canal. Qui ajoute une toolbar contrôle une rente. Qui vend les données de lecture contrôle un graphe d’usages culturels. VideoLAN a choisi de ne pas devenir ce canal. La contrepartie, c’est une organisation plus pauvre, plus lente, plus dépendante du bénévolat et de quelques structures commerciales satellites. La récompense, c’est une légitimité que n’achètera aucune campagne Brand Studio.
VLC est le logiciel français le plus utilisé au monde.
– Jean-Baptiste Kempf, président de VideoLAN
Cette phrase, déjà avancée lorsque le compteur affichait 6 milliards et environ 500 millions d’utilisateurs actifs, pèse plus lourd à 7 milliards. Elle rappelle qu’une success story tech française n’emprunte pas forcément la voie de la licorne. Elle peut rester une association, un dépôt, une icône un peu ridicule et une discipline de fer sur le produit. Les récits officiels aiment les scale-ups. Les usages quotidiens aiment les outils qui ne se mettent pas en travers.
Ce que les équipes produit peuvent copier, et ce qu’elles ne peuvent pas
On ne copie pas VLC en recollant une licence GPL sur un SaaS moyen. On peut en revanche importer quelques principes. D’abord, cartographier le moment où le client est vraiment bloqué, pas le moment où le slide deck est joli. Ensuite, mesurer ce qui détruirait la recommandation spontanée. Chez VLC, c’est la pub. Chez d’autres, ce sera le dark pattern, le paywall agressif, le cookie wall absurde. Enfin, accepter qu’une partie de la valeur se construise hors de l’écran marketing : codecs, perfs, tickets Git, traductions, packs d’installation propres.
Ce que l’on ne peut pas copier facilement, c’est le temps. Trente ans d’accumulation, une base Windows énorme, une mémoire collective du type « en cas de doute, VLC ». Les nouveaux entrants n’auront pas ce luxe. Ils devront choisir plus tôt ce qu’ils refusent. Le projet VideoLAN a eu la chance d’exister avant que la monétisation par l’attention ne devienne la religion unique. Il a ensuite eu le courage de ne pas se convertir.
Dans l’IA, la leçon la plus utile reste la localité. Générer des sous-titres sans envoyer le média ailleurs n’est pas seulement éthique. C’est un argument d’achat pour l’éducation, la santé, la défense, le juridique, la production audiovisuelle. Les éditeurs qui collent un chatbot cloud sur chaque workflow découvrent déjà la friction juridique. Un modèle on-device, même imparfait, rouvre des comptes. VLC a posé le cadre avant d’avoir forcément livré la feature à l’échelle. Le cadre, parfois, vaut autant que le bouton.
Une feuille de route silencieuse vaut mieux qu’une roadmap bruyante
Depuis l’e-mail de Kempf, on sait trois choses. Le volume d’installations continue d’exploser. Le lecteur avance sur les téléviseurs Amazon de nouvelle génération. La version 4 avance sans date. On ignore le calendrier précis de l’IA. On ignore aussi le détail des codecs encore manquants. Cette communication minimale irriterait un fonds qui exige des OKR publics. Elle protège une équipe petite face à une surface d’attaque énorme. Chaque promesse non tenue sur un logiciel aussi visible devient un procès d’intention mondial. Mieux vaut un e-mail sobre et un binaire qui marche.
Les médias tech ont relayé le jalon parce qu’il contraste avec l’air du temps. TechCrunch l’a résumé en quelques lignes. D’autres titres ont insisté sur le refus de monétisation. La conversation utile n’est pas « David contre Goliath ». Elle est : que reste-t-il comme produits d’infrastructure culturelle non capturés ? Les navigateurs ont basculé dans des guerres de moteurs et de comptes. Les stores taxent. Les clouds ferment les formats. Un lecteur libre qui s’installe encore par millions chaque mois est une anomalie précieuse.
Les 7 milliards ne garantissent rien pour la décennie suivante. Un OS TV peut verrouiller les sideloads. Un codec propriétaire peut s’imposer par contrat. Une génération peut ne plus télécharger aucun fichier. VideoLAN le sait, d’où Vega OS, d’où la patience sur VLC 4, d’où l’intérêt pour l’IA locale. Le projet n’est pas figé dans 2006. Il refuse seulement de se vendre pour financer la suite.
Le cône n’a pas fini de travailler
Au fond, VLC raconte une histoire simple aux gens qui construisent des produits. Si vous résolvez un problème que tout le monde rencontre et que presque personne ne veut vraiment financer de façon propre, vous pouvez durer. Si vous protégez la confiance mieux que le chiffre d’affaires immédiat, le bouche-à-oreille paie plus longtemps qu’une acquisition payante. Si vous acceptez d’être un peu moins spectaculaire qu’une keynote d’IA, vous pouvez devenir l’outil que l’on ouvre quand tout le reste a échoué.
Sept milliards de téléchargements, ce n’est pas une victoire contre le streaming. C’est la preuve qu’une couche de liberté technique reste désirable, même quand le marketing de l’abonnement occupe tout l’espace. Le fichier local, le flux ouvert, le sous-titre hors ligne, le téléviseur qui n’impose pas son player : ces usages-là n’ont pas disparu. Ils se sont seulement faits plus précieux. Le petit cône orange, né d’une blague d’école d’ingénieurs, continue d’occuper ce territoire. Il le fait sans fanfare, sans bandeau pub, avec une version 4 qui se fait attendre et une IA qui refuse le cloud par principe. Dans une industrie qui confond souvent nouveauté et progrès, cette obstination a quelque chose de stratégique. Elle rappelle qu’un produit peut encore grandir en restant utile, lisible et, surtout, fidèle à ceux qui le recommandent depuis des années.






